Pier Paolo Calzolari – Galerie Kamel Mennour

« Le choix d’une expression libre engendre un art pauvre, lié à la contingence, à l’événement, au présent, à la conception anthropologique, à l’homme « réel » (Marx). […] Il s’agit d’une nouvelle attitude qui pousse l’artiste à se déplacer, à se dérober sans cesse au rôle conventionnel, aux clichés que la société lui attribue pour reprendre possession d’une « réalité » qui est le véritable royaume de son être »1. C’est en ces termes que le critique d’art Germano Celant parle de l’Arte Povera, courant artistique né en Italie à la fin des années 1960, dont l’artiste Pier Paolo Calzolari actuellement présenté à la galerie Kamel Mennour fut l’une des figures éminentes.

Deuxième exposition personnelle de l’artiste chez Kamel Mennour, « Ensemble » regroupe une dizaine d’oeuvres, produites entre 1968 et 2015, des débuts de l’Arte Povera à nos jours, de la jeunesse à la maturité. La galerie Kamel Mennour nous propose une vision large, qui met en évidence la grande unité d’une oeuvre où ne cessent de resurgir les mêmes matériaux, les mêmes thèmes, les mêmes obsessions, tout cela dans une grande variété formelle, du tableau à l’installation, de l’installation à la performance. A l’aide d’un vocabulaire dit « pauvre » (tissu, noix, eau, sel, bois, plomb, cuivre, fer, étain…), l’artiste forme des oeuvres d’une poésie envoûtante.

Cette poésie est celle du rêve. Voici une oeuvre qui requiert une immersion totale, une troublante acceptation de la perte de contrôle, un humble – et excitant – accueil du non-rationnel. Pures présences évocatrices, invitations au voyage intérieur, les oeuvres proposées sont autant de supports de méditation, et certaines – tels Untitled, 1987-2007, ou Untitled, 1990 – ne cachent pas leur caractère ésotérique. Ibn’Arabi prenait l’image de l’écorce et du noyau pour différencier exotérisme et ésotérisme d’une même doctrine. Le noyau serait l’essence de la doctrine, inaccessible aux non-initiés condamnés à se contenter de l’écorce, bien plus facile d’accès. Dans l’oeuvre de Pier Paolo Calzolari, l’écorce elle-même parait inaccessible, incompréhensible, et il me semble que c’est là tout son intérêt. Il n’est rien de pire en art que l’illusion d’une compréhension immédiate, qui interdit toute  possibilité de rencontre profonde avec l’oeuvre. Les oeuvres de Pier Paolo Calzolari ne permettent aucune vaine compréhension de ce genre, dès lors nous n’avons d’autre choix que d’abandonner, ou d’accepter de perdre pied. Nous découvrons alors la formidable profondeur poétique d’une oeuvre qui interroge subtilement les tensions invisibles à l’oeuvre dans la nature.

C’est bien d’invisible, de temporalité, de tension, que traite Pier Paolo Calzolari. Le temps est essentiel dans son oeuvre. Il est évoqué par le mouvement (on peut penser à la noix poursuivant inlassablement son mouvement circulaire dans Untitled, 1987-2007), les changements d’état (Un flauto dolce per farmi suonare, 1968), l’éphémère et le périssable (les flammes vacillantes d’Untitled, 1990). Il y a le temps de l’oeuvre, mais il y a aussi le temps de la contemplation, lors duquel se manifestent les tensions invisibles que nous évoquions précédemment. La flamme hésitante, vacillant sous l’action d’un souffle imperceptible, le son inaudible de la flûte, progressivement cristallisé par le givre… nous sommes invités à contempler l’invisible, à nous arrêter devant l’insignifiant.

« Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible »2

L’exposition semble s’écrire sur fond hivernal, avec un vocabulaire de matériaux glacés ou calcinés, sans vie. Hommage (2001) fait alors figure d’exception. Composée de Donna Fiore et de Fountain Hat, cette oeuvre apporte l’été au coeur de l’hiver. Au son de l’eau jaillissante se découvre cette fleur aux allures de coquelicot. Emportée par des ballons blancs, la jupe d’un rouge vif se soulève, découvrant le corps nu de la Donna : ce coquelicot à tige féminine semble porteur d’une promesse de renouveau. Symbole de Morphée, le coquelicot évoque aussi le sommeil, depuis que le dieu en offrit un bouquet à Demeter pour l’endormir. Laissons-nous toucher à notre tour, abandonnons toute rationalité, juste un instant, et laissons-nous embrasser par les rêves poétiques de Pier Paolo Calzolari.

Grégoire Prangé

  1. Germano Celant, « Notes pour une guérilla », in Flash Art, Milan, novembre-décembre 1967
  2. Albert Camus, L’été, 1954.

 

 

Image à la une : Pier Paolo Calzolari, Hommage, 2001, détail. Donna Fiore – Flower Woman : tissu, ballons, modèle féminin / Untitled (Fountain Hat) : molleton, métal, bois brûlé, eau, œuf, aimant, coton, noix, paille, pompe en circuit fermé. © ADAGP Pier Paolo Calzolari, Photo. Paolo Semprucci, Courtesy Fondazione Calzolari and kamel mennour, Paris. 

 

Pier Paolo Calzolari
« Ensemble »
 Galerie Kamel Mennour
Du 29/01/2016 au 05/03/2016
47, rue Saint-André des Arts & 6, rue du Pont de Lodi 
75 006 Paris
http://www.kamelmennour.com/fr/

 

 

 

 

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