Archéologie du présent – MAMC Saint-Etienne métropole

« Un produit manufacturé quelconque tout à fait usuel et fabriqué en série devient, par la seule vertu du choix de Duchamp, une oeuvre d’art. Nous assistons avec les ready-mades, au baptême artistique de l’objet usuel »1.

Le « baptême artistique de l’objet usuel » par les avant-gardes du début du XXe siècle, sa consécration par ce qu’on a appelé les néo avant-gardes dans les années 1950 et 1960, sa place dans la création contemporaine, voilà l’ambitieux programme d’ « Archéologie du présent », le nouvel accrochage des collections du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole. Pablo Picasso, Marcel Duchamp, Yves Tanguy, Alexander Calder, Victor Brauner, Fernand Léger, Yves Klein, Lucio Fontana, Jacques Villeglé, César, Arman, Martial Raysse, Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Christian Boltanski, Absalon… ce sont 150 oeuvres de 46 figures majeures de l’art moderne et contemporain qui viennent illustrer cet ambitieux propos : l’irruption de l’objet dans l’histoire de l’art.

Sébastien Delot, conservateur du Patrimoine et commissaire de l’exposition, a conçu une déambulation chrono-thématique d’une grande efficacité pédagogique. Trois grands moments s’y distinguent, que nous allons approcher à la lumières de quelques oeuvres choisies.

L’exposition s’ouvre avec Pablo Picasso et Marcel Duchamp et s’arrête sur les recherches des avants-gardes (cubisme, surréalisme, Dada), dans un contexte de fascination pour les « arts primitifs » rappelé dans la première salle par la présence d’une dizaine de pièces maitresses de la collection d’art africain du musée : ce sont les années 1910. L’oeuvre Nature morte au journal Lacerba de Gino Severini illustre alors les premiers pas de l’objet dans le monde de l’art : son immersion dans le tableau. Nous sommes en 1913 et l’artiste introduit l’objet sur la surface picturale. La réalité brute vient remplacer le mimétisme naturaliste. On se souvient alors de l’expression fameuse d’Apollinaire : « on peut peindre désormais avec ce qu’on voudra ». Cette oeuvre a de plus l’intérêt de nous rappeler la Nature morte à la chaise cannée (1912) de Picasso, tout en mettant en avant le travail de Gino Severini, trop souvent méconnu.

Au même moment, dans un tout autre genre, Marcel Duchamp oeuvrait lui aussi à cette révolution. Dans un geste démiurgique d’une grande radicalité, il prenait un objet et en faisait, par le seul fait de sa volonté, une oeuvre d’art : c’est l’invention du ready-made. Si aucun d’entre eux n’est présenté dans l’exposition, on apprécie la présence d’une Boîte en valise, oeuvre recensant la plupart des pièces maitresses de l’artiste (dont la fameuse Fontaine), en miniature. Tout en évoquant le ready-made, cette oeuvre a l’avantage de nous rappeler l’évolution artistique de Marcel Duchamp, et ses débuts dans la peinture.

La deuxième partie de l’exposition illustre une notion primordiale définie par Al Foster dans les années 1990 : l’après-coup. Les avant-gardes se manifestent deux fois : après l’échec de l’initiative, l’avant garde renait dans une période plus propice et peut alors complètement s’épanouir. Après l’essoufflement des pratiques que nous avons vues dans les premières salles, on observe dans les années 1950 et 1960 une résurgence de Dada, une réappropriation par la nouvelle génération des préoccupations du début du siècle. Avec le développement rapide de la société de consommation, les années 1950 et 1960 constituaient le terreau idéal à la consécration de l’objet dans le monde de l’art. C’est dans ce climat que naissent, entre autres, le Nouveau Réalisme (en France) et le Pop art (aux Etats-Unis). Les recherches de ces artistes sont nombreuses, et l’exposition en offre un panel large et varié qui illustre bien la prééminence de l’objet dans l’art de ces années là, qu’il soit utilisé comme matériau, sujet, thème, producteur ou même créateur. J’aimerai illustrer cette partie de l’exposition avec les « tableaux pièges » de Daniel Spoerri qui y sont présentés. L’artiste fige des repas et les accroche aux murs : dans ces tableaux, dont l’objet est l’unique matériau, le quotidien est célébré et l’instant, cristallisé, est offert tel quel à la postérité. Alain Jouffroy utilisera pour parler de ces oeuvres le terme de « Pompéi mentale », auquel le titre de l’exposition, « Archéologie du présent », fait référence. Cet art est un art de la vie, et Rauschenberg, artiste précurseur du Pop art, disait justement : « Je suis pour l’Art, mais pour l’Art qui n’a rien à voir avec l’Art. L’Art a tout à voir avec la vie, mais il n’a rien à voir avec l’Art ». Dans cette période d’après-guerre s’épanouissait une « surface picturale qui [redonnait] sa place au monde » (Léo Steinberg).

Tempête, installation inédite de Claude Lévêque qui, avec sa lumière saccadée, sa bande-son inquiétante, ses spectres aux allures carcérales s’incarnant sur les murs et ses imposants fragments de sculptures, nous fait perdre pied, introduit de la plus belle des manières le troisième moment de cette exposition. Nous sommes dans les années 1980-1990 et l’objet prend une autre dimension : il devient mémoire, substitut de vies, révélateur de « mythologies individuelles », vecteur, enfin, de fictions, de narration, d’émotions… Une des oeuvres majeures de cette troisième partie de l’exposition est Autels Chases de Christian Boltanski. A travers l’objet nait la narration, s’écrivent les histoire, s’épanouissent les « mythologies individuelles ». Quelle place pour le souvenir face à la mémoire de l’humanité ? Pour le particulier face à l’universel ? Pour l’anecdotique face à l’Histoire ?

Sans être linéaire, dans un souci de décloisonnement du regard, l’exposition favorise la contextualisation d’oeuvres souvent difficiles à appréhender. Elle nous montre de plus les différents jalons de cette irruption de l’objet dans le domaine de l’art, et nous apporte des clés de lecture pour comprendre les diverses recherches qu’elle a amorcées. Pédagogique, elle réussit le pari d’être ambitieuse tout en conservant une grande accessibilité.

Grégoire Prangé

1- Pierre Restany, Avec le Nouveau Réalisme sur l’autre face de l’art, 2000.

 

« Archéologie du présent »
MAMC Saint-Etienne métropole 
De mars 2016 à janvier 2017
La Terrasse – CS 10241
42 006 Saint-Étienne Cedex 1
http://www.mam-st-etienne.fr/index.php

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