ALEXA MEADE OU L’ILLUSION RENVERSÉE

Lorsque l’on évoque une peinture réalisée « sur le motif », on pense à tous ces artistes qui ont peint directement d’après le réel, sans passer par une étude ou un dessin préalable. Alors, de nombreux noms nous viennent à l’esprit, comme Paul Cézanne, Claude Monet, ou plus actuellement Damien Cabanes et Christoph von Weyhe, avec ses gouaches. Mais pourrait-on prendre cette expression à la lettre et – véritablement – « peindre sur le motif » ? C’est le principe de l’oeuvre d’Alexa Meade qui, par ce biais, révolutionne complètement l’art du portrait, et même de l’action picturale. 

Née à Washington DC en 1986, Alexa Meade est une artiste autodidacte qui s’est lancée dans la peinture après des études de sciences politiques, et eut l’ombre pour fascination première. Séduite par l’absence de lumière, elle décide de la matérialiser par la peinture, d’y fixer une forme qui demeurera invisible jusqu’au moment où l’ombre se dissipera, révélant de ce fait la peinture qui s’y trouvait cachée. À mesure que murissait sa réflexion, le besoin se fit d’exporter l’expérience sur le corps humain, d’y peindre les ombres et reflets de lumière. Elle remarqua alors qu’avec un peu de recul, par jeu optique, le corps peint devenait bidimensionnel. C’est comme cela que naquit sa pratique artistique, unique, à rebours complet de la pratique picturale « traditionnelle » qui, par la technique et l’illusion, « tridimensionnalise » une surface pourtant plane. Le trompe-l’oeil se trouve ici renversé.

Si l’artiste peint sur de nombreux motifs – ce qui requiert d’ailleurs une adaptation à chaque surface, pour y « accrocher » la peinture – le corps humain reste son principal support, et c’est alors tout l’art du portrait qui se trouve chamboulé. Le dessein n’est plus ici de représenter fidèlement une personnalité, mais de transformer physiquement le modèle en peinture. Pour cela, il faut l’installer dans un décor, naturel ou feint, et le peindre entièrement, vêtements compris. C’est ensuite la photographie qui vient fixer cette oeuvre pour le moins éphémère. En résulte une image en deux dimensions, une toile illusoire, la fixation rêvée d’une réalité. On repense alors aux mots fameux de Georges Perec, dans La vie mode d’emploi : « Tout portrait se situe au confluent d’un rêve et d’une réalité ».

Au delà de l’innovation, il faut s’arrêter sur la qualité picturale de l’oeuvre, et surtout sur sa formidable diversité. Loin de se contenter de dupliquer à l’infini une technique qui aurait pu suffire à sa notoriété, Alexa Meade se renouvelle sans cesse, testant de nombreuses variations, s’essayant à de multiples esthétiques. Ici, le noir et blanc immobilise le personnage, figé, là la couleur est vigoureusement posée, vibrante ; ici s’invite le pochoir du street artist, là un intérieur de van Gogh ; ici la matière est rugueuse, et là s’évanouit dans un bain de lait : chaque série est une nouveauté, une expérimentation originale. Récemment, l’artiste s’est essayée à la vidéo, et en résulte un film poignant où les personnages, sortant de leur toile et dansant au rythme de leurs émotions, sont confrontés à un monde froid et dangereusement enclavé, au coeur d’une éloquente tribune politico-sociétale.

          Alexa Meade, Jon Boogz, « Color of Reality », starring Jon Boogz and Lil Buck, 2016. Courtesy de l’artiste. 

J’aimerais finir par un détail particulièrement touchant dans l’oeuvre d’Alexa Meade, et il s’agit paradoxalement du seul élément sur lequel l’artiste n’intervient pas : le regard. De ces personnes devenues réceptacles de l’artiste, seuls les yeux demeurent. Ils subsistent malgré la couche picturale ayant recouvert l’entièreté du corps qu’ils habitent. Loin de vouloir le cacher, Alexa Meade joue avec ce regard, le laisse se dévoiler, lui confiant parfois jusqu’à l’animation de l’oeuvre toute entière.

« Combien un regard est fugitif et passager ! Cependant l’homme, au milieu de l’immensité des mondes, s’attache souvent au plus petit, au globe qu’une paupière recouvre, au regard si vite effacé et qui à peine a existé. »                                                                        

Jean-Paul Richter, Pensées, 1829

 

Grégoire Prangé

Image à la une : Alexa Meade, « Shape », 2012. Courtesy Alexa Meade et H.Gallery. 

POUR PLUS D’INFORMATIONS : 

SITE DE L’ARTISTE  

SITE DE LA H.GALLERY 

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