Provoke. Entre contestation et performance – Le Bal

Du 14 septembre au 11 décembre 2016, le Bal présente la première exposition française consacrée à Provoke, revue de photographie née dans le Japon post-seconde guerre mondiale. Elle s’accompagne d’une réédition de ses trois numéros constitutifs.

Publié entre 1968 et 1969, Provoke résulte de l’association de cinq hommes : les photographes Takuma Nakahira, Yutaka Takanashi et Daido Moriyama (intégré à partir du second numéro), le critique Kōji Taki et le poète Okada Takahiko. Ceux-ci se réunissent autour du même constat, celui de la limite du langage photographique à retranscrire les évènements et enjeux de l’époque. Plus qu’une simple revue, elle s’érige en manifeste politique et esthétique, où cohabitent textes et images de manière étroite.

L’exposition dépeint ce contexte historique et artistique ayant déterminé l’orientation de Provoke. Le Japon des années 1960 est traversé d’importantes crises sociales. De nombreuses manifestations éclatent dans le milieu étudiant suite à la signature du traité de sécurité entre le Japon et les Etats-Unis (Anpo) en 1960. La présence militaire américaine à Okinawa, pendant la guerre du Vietnam, est très mal accueillie par les autochtones alors que les répercussions et traumatismes de la bataille d’Okinawa- dans la cadre de la campagne du Pacifique- de 1945 sont encore tangibles. De plus, elle développe la prostitution dans l’île. Le projet de construction de l’aéroport de Narita, à quelques kilomètres de Tokyo, conduit à l’expropriation de centaines de fermiers. Les étudiants viennent se joindre à leur résistance, s’opposant violemment aux forces de l’ordre. Ces circonstances favorisent une émulation artistique et intellectuelle où se multiplient les parutions, afin de dénoncer les agissements étatiques. Elles sont le support d’expérimentations graphiques, comme celles du photographe Kazuo Kitai -par l’usage de pellicules dégradées, mutilées ou humidifiées -, de Shomei Tomatsu ou encore du réalisateur de films documentaires Shinsuke Ogawa. De nouvelles formes artistiques émergent : la performance en est au cœur. Elle revêt du domaine de « l’agir », du passage à l’acte, qui répond à cet appel à la rébellion. Le medium photographique agit ici comme trace et témoignage de ces actions. L’exposition présente deux œuvres à l’influence significative : Shelter plan du collectif Hi Red Center et Knock-pièce de rue pendant trente heures, mise en scène par Shûji Terayama, qui revêt du théâtre expérimental.

Provoke questionne la pertinence de la photographie plasticienne pour dénoncer et militer dans un monde saturé d’images médiatiques. Elle conduit au retour du subjectif face à l’échec du photoreportage à sensibiliser politiquement. Réalisées au cœur de l’action, ces photographies nous glissent dans l’œil du photographe, un poète voyant qui nous livre ses désillusions. Cette photographie immersive participe alors à une esthétique de la transmission.  Loin du regard neutre et distant journalistique, elle nous invite à rejoindre la lutte, dès la lecture de son titre : Provoke, la provocation. Si ce mot endosse une connotation sexuelle au XXe siècle (connotation qui n’est d’ailleurs pas délaissée par Provoke, occupant l’intégralité de son second numéro « Eros »), sa définition étymologique est avant tout « l’acte, moyen par lequel on défie un individu ou un groupe, par lequel on l’incite à attaquer ou à répondre à une attaque »[1]. Cette aspiration se confirme dans le sous-titre de la revue « Matériaux provocants pour la pensée » (Shiso no tame no chohatsuteki shiryo). Ces fondateurs s’opposent ainsi à un art contemplatif au profit d’un devoir d’agir et d’engagement de l’artiste envers la société.  Ils participent à un renouvellement esthétique, brouillant l’image jusqu’à une perte quasi-totale de sa lisibilité : photographies brumeuses, grain apparent, contrastes allant jusqu’à la saturation, cadrage imprécis, corps en mouvement, etc… Cette production avant-gardiste retranscrit la confusion de l’époque : la photographie selon Provoke, c’est admettre l’échec du « tout représenter » et la victoire de l’anecdotique.

Si elle n’eut pas de retentissement majeur lors de sa publication, la revue Provoke est aujourd’hui considérée comme un tournant historique majeur dans l’art de la photographie. L’exposition est troublante de par la frappante contemporanéité de ces images. C’est cette même contemporanéité qui nous invite à prendre le relai de cette révolte, telle une obligation morale et politique universelle :

« Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le “cogito” dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur : Je me révolte donc nous sommes »[2] Albert Camus

Pauline SCHWEITZER

 

[1] CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

[2] Albert Camus, L’homme révolté, 1951

 

Image à la une : Kōji Taki, photographie extraite de Provoke 3, 1969 © Yōsuke Taki / Collection privée

 

Provoke. Entre contestation et performance – La photographie au Japon 1960-1975

Le Bal

Du 14 septembre au 11 décembre 2016

6, Impasse de la Défense, 75018 Paris

http://www.le-bal.fr/

 

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