Faisons de l’inconnu un allié – Lafayette Anticipations, Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

Un lourd rideau de plastique marque l’entrée de l’exposition Faisons de l’Inconnu un Allié organisée par Lafayette Anticipations-Fondation d’entreprise Galeries Lafayette au 16 rue Debeylleme, ancien Weber Métaux, du 11 au 23 octobre 2016. On s’y sent comme dans une usine, les murs sont bruts, dépourvus de décors, le sol est bétonné, l’endroit n’est pas chauffé. Le lieu est envoûtant : paroles, bruits de pas, bribes de vidéos et sons de flûtes se précipitent pour accueillir le visiteur dans cet espace historiquement marqué par la création et le bricolage.

Cette exposition est l’occasion, pour Lafayette Anticipations, de nous proposer un coup d’œil sur « l’inconnu », en nous guidant vers de nouvelles créations, vers de nouveaux modes de production. Le lieu s’anime en effet au rythme des performances proposées par Cally Spooner ou Slow and Steady Wins the Race, quand il nous offre également un regard curieux sur les objets hybrides de Camille Blatrix ou sur les vidéos de Perks and Mini. Au final, performances, design, technologie numérique, vidéo et radio se conjuguent dans un espace assez inédit, nous proposant un tout déroutant. Le spectateur déambule ainsi naturellement dans les salles, sans parcours, mais suivant son sens logique qui se confond alors si bien avec le livret d’exposition. Il est happé dans ce voyage vers « l’inconnu ». Mais de quel inconnu parle-t-on réellement dans cette exposition ? Comment s’articule-t-il chez chacun des artistes ou collectifs ?

Pour Mimosa Echard, l’inconnu est un monde coincé entre le naturel et la marchandise, sans doute à l’image de l’homme actuel. Sa création gravite autour de cet univers si particulier. En ressortent des objets séduisants. Ici, moulage de bouteille d’eau en résine, végétaux et déchets se retrouvent présentés au même niveau sur une estrade blanc-immaculé. Une salle obscure donne à voir un film lui-même constitué de plusieurs vidéos projetées en même temps. Se crée alors un voile visuel qui se mêle à un son original : les rares bruitages ainsi que la musique apparaissent comme dissouts et se marient avec le tranquille ronronnement du rétroprojecteur. Le spectateur se retrouve face à une esthétique composée qui n’oublie pas d’être poétique dans ce voyage immersif vers un univers inconnu.

Pour Lucy McKenzie, l’inconnu s’avère familier. On le ressent à travers la présence fantomatique néanmoins invoquée d’artistes comme Gerrit Rietveld. En effet, l’artiste nous présente divers objets (tables, canapés, tableaux) réalisés avec des artisans et designers qui s’inscrivent dans l’histoire artistique des Flandres et qui nous paraissent familier. Lucy McKenzie oscille de la sorte entre hommage historique et appropriation afin de nous offrir un échantillon de ses recherches. L’architecture de l’ancien Weber Métaux joue ici pleinement son rôle de protagoniste dans l’appréhension des œuvres de l’artiste.

Avant d’emprunter l’escalier pour le premier étage, le spectateur est arrêté par quatre musiciens soulevant l’impressionnante sculpture de Jean-Yves Roosen et de Michael Schmid proposée en collaboration avec le Studio Brynjar and Veronika. Il s’agit d’un cercle de laiton argenté qui soude quatre flûtes traversières entre elles. En un souffle et un sourire partagé, les quatre musiciens s’emparent de l’objet alors soutenu par quatre blocs de de roche volcanique et le soulèvent. La tension est palpable mais amusante, ils semblent avoir du mal à s’accorder, l’apprivoisement prend du temps. Un auditeur est placé au centre, les musiciens improvisent. Ils créent un tapis sonore original, parfois inquiétant mais chaleureux. Le son couvre ainsi toute l’exposition et semble accidentellement se conjuguer avec l’œuvre voisine de P.A.M (Perks and Mini) qui projette, à ce moment, une vidéo d’un homme, sous une cape bleue qui tournoie aveuglément comme happé par la musicalité des flûtes.

C’est cependant au premier étage qu’est mise en doute notre notion de l’inconnu comme chose dont on ignore l’identité, que l’on ne connaissait pas jusqu’alors. On y croise une œuvre à la fois inédite, hybride, et banale. Aidé par une équipe de professionnels (ergonomistes, architectes, biologistes…), l’artiste new-yorkais Tyler Coburn fabrique Ergonomic Futures, un banc relativement banal au premier coup d’œil qui est ici posé sur le côté, quasiment contre un mur. Situé dans un espace brut, ouvert, il appelle à l’assise. On peut distinguer deux places, peut-être trois. Le matériau qui s’apparente au plastique (fraisage numérique et fibre de verre) et la couleur, noire, le rendent commun et commercial. Pourtant, il est présenté comme le banc de l’Homme du Futur qui devra accueillir l’assise de l’Homme à la morphologie modifiée par le temps, qui ne nous est ni nommé ni décrit. Le spectateur est ainsi amené à imaginer cet homme à travers l’objet et à faire de l’objet l’attribut, la définition, de l’homme. Cette spéculation et cette intrigue intéressent l’artiste qui a tenu à s’entourer d’un réseau de professionnels, de connaisseurs pour finaliser ce projet de banc, qui trouvera prochainement sa place dans les musées internationaux, comme le Musée de l’Homme à Paris.

Chaque soir, ou presque, l’exposition est scandée par des discussions, des débats et des émissions radios en direct qui viennent éclairer et familiariser le visiteur avec les artistes et les divers modes de productions présentés. Ainsi, au micro du *DUUU Radio, et à l’endroit de son studio son, installé au premier étage de l’exposition, Tyler Coburn converse avec Anne Colin, une des curatrices de l’exposition et Rayyane Tabet, un des artistes exposés au rez-de-chaussée. Il met en exergue le pourquoi de sa sculpture. Imaginer le corps humain dans le futur, corps qui n’est par ailleurs jamais nommé ni même décrit dans l’exposition relève du « ridicule », de la « science-fiction », mais imaginer ce siège du futur, pour les musées, c’est quelque part faire perdurer l’existence même du musée. À ses côtés, l’artiste Rayyane Tabet s’interroge sur notre héritage, sur le passé de l’homme, dans une dimension plus personnelle. Son œuvre, Genealogy, illustre la partition de l’héritage familial via un tapis, seule trace de son arrière-grand-père. Un tapis, que Rayyane Tabet a divisé en cinq parties égales, chacune destinée à ses enfants. Il encourage cette division de l’héritage familial par génération afin d’obtenir la dissolution complète du tapis.

Finalement, les deux niveaux de l’ancien Weber Métaux, investis par la Fondation Lafayette proposent une création protéiforme. Mais l’inconnu ne semble pas se constituer en thème commun assez saisissant pour qu’il se transforme en fil conducteur. Les œuvres, certes plastiquement séduisantes, voire surprenantes, nous rendent le moment agréable, mais l’incertitude quant au propos même de l’exposition persiste. Il me semblerait plus juste d’y ajouter la notion de réseau : en effet, les cartels ne retracent pas l’histoire des œuvres, qui nous sont, certes,  données à voir dans le livret de l’exposition, mais font état de collaborations entre divers musées, acheteurs, collectionneurs, producteurs, anthropologues, biologistes… Le réseau semble ici faire de l’œuvre une production marchande de l’artiste. Il fait état d’une nouvelle organisation du monde comme de l’art où l’œuvre ne dépend plus seulement de l’artiste.

Au 16 rue Debeylleme, l’objet devient attribut et définition de l’homme, quitte à se substituer aux formes organiques chez Camille Blatrix. Au 16 rue Debeylleme, c’est la production qui prime sur la création. Cally Spooner, par exemple, se transforme en productrice de musique et envoie, dans le but de créer un « tube », ses directives par mail à des musiciens sur place. Au 16 rue Debeylleme, c’est l’art contemporain, celui qui confronte le spectateur et qui préfère la construction de l’œuvre à son achèvement, qui nous est proposé. Courez vous faire un avis, l’exposition ne dure plus que cinq jours !

 Margaux Luchet

 

Image à la une : Simon Fujiwara, « New Pompidou », 2014, tableau, craie, roses, grille, accompagnés d’une vidéo de 18 min réalisé par Xiaoxing Chen et produite par Lafayette Anticipation – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette dans le cadre de le 5ème édition du Nouveau Festival du Centre Pompidou. Collection Lafayette Anticipation – Fonds de dotation Famille Moulin, Paris. Courtesy Lafayette Anticipation – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, Paris. Photographie par Isabelle Giovacchini. 

Faisons de l’inconnu un allié
Lafayette Anticipation – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette
Mardi 11 octobre – Dimanche 23 octobre 2016
16, rue Debeylleme, 75003 Paris
Site de Lafayette Anticipation – Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

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