PASCAL CONVERT – GALERIE ERIC DUPONT

Artiste polymorphe aux multiples talents, maniant tour à tour la plume, la caméra et le verre en fusion, Pascal Convert ne se laisse pas facilement appréhender. Son oeuvre pourtant, d’une rare puissance d’évocation, se révèle être pour celui qui daigne s’y pencher une source d’inspiration inépuisable. C’est donc avec un grand plaisir que je suis allé découvrir ses travaux récents,  présentés à la galerie Eric Dupont. 

Nous sommes attirés à l’intérieur de l’espace par des figures de verre, visages ondoyants figés dans le vide, mais c’est sur une photographie que s’ouvre l’exposition : une prise de vue du petit Bouddha de Bamiyan, ou du moins de ce qu’il en reste, une cavité criarde. Cette image renvoie au projet que l’artiste développa en commémoration du 15e anniversaire de la destruction de ce site millénaire par les talibans le 11 mars 2001, et qu’il présenta pour le projet du pavillon français de la biennale de Venise 2017…avec l’issue que l’on connait. Le projet de Bamiyan et les différentes oeuvres que compte l’exposition relèvent de la même impulsion : le besoin de lutter contre la destruction des corps et des cultures, car entre démolition d’une image et anéantissement d’une communauté la limite se révèle dangereusement ténue.

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Pascal Convert, vue de l’exposition à la galerie Eric Dupont, 2016. Courtesy galerie Eric Dupont, Paris.

Dans l’espace central se découvrent des visages immobiles, suspendus à la canne d’où fut soufflée leur enveloppe de verre. Dépossédés de leur corps ils sont exposés là, translucides et rougeoyants, froids et pourtant lumineux. Ces visages ce sont les Portraits de jeune homme en saint Denis, figures abandonnées, victimes apparentes d’une céphalophorie avortée ! Sont-ils destinés à rester là ? Ou bien sommes-nous appelés à nous lever, à les recueillir, à les reconduire dans la nuit pour les inhumer dans le silence, à devenir finalement « porteurs de lumière », passeurs d’espérance ? (1)

Au milieu de ces têtes se trouve le Portrait de jeune homme en martyr : corps de cuivre et d’argent, disloqué et suspendu à l’horizontale, face au sol. Comme un saint Barthélémy auquel on a arraché la peau, l’enveloppe corporelle est vide, et les membres comme arrachés. À la surface du cuivre apparaissent les reliefs de la peau, sont visibles les veines encore gorgées du sang du martyr. Beauté cruelle de ce jeune homme (le fils de l’artiste) dont la sérénité du regard ne peut se découvrir que dans une attitude de révérence.

Sous la verrière, posée au sol, se trouve une autre sculpture de verre : la Cristallisation de Marie-Madeleine. Dans cette même démarche qu’il avait appliquée à des images du Christ, l’artiste a cristallisé une sculpture en bois de Marie-Madeleine à l’aide d’un processus se rapprochant de la fonte à la cire perdue : l’oeuvre est entourée d’une coque de plâtre à l’intérieur de laquelle est versé du verre en fusion qui peu à peu attaque et digère le bois, prenant sa place pour donner une statue de verre. Pascal Convert ne cherche pas la « perfection » formelle, et ses oeuvres sont rarement lisses dans leur matérialité : ici cela transparait parfaitement puisque la coque – ayant la fonction originelle de moule – y subsiste encore en partie, cachant à nos yeux le visage de la sainte. Le démoulage est pour l’artiste un moment privilégié, qui se déroule presque comme un rituel, et le choix d’ouvrir la gangue par le dos fut longuement médité. Les cheveux ondulés de la sculpture avaient en effet particulièrement retenu son attention, à cause notamment de leur symbolique, exacerbée par l’histoire de la sainte. À l’écoute des « accidents symptomatiques », l’artiste – après avoir libéré le dos de la sculpture et sur le point de s’attaquer à sa face – fut frappé par l’empreinte qu’avait laissé sur le plâtre la grille ayant servi à contenir la pression du verre en fusion : la mémoire s’imposait à lui et surgissaient diverses images, celles des sculptures assyriennes détruites par l’Etat Islamique, mais aussi les grilles pouvant servir à cacher aux yeux du monde le visage des femmes. L’oeuvre s’imposa à l’artiste en cet instant, il ne la modifiera plus.

Le même procédé de fonte fut utilisé pour les livres situés dans les deux premières salles d’exposition. Procédé particulièrement affectionné par l’artiste, la « cristallisation au livre perdu » consiste à détruire le livre et son contenu par du verre en fusion, lequel prendra sa place dans le même temps. En résulte un objet fantomatique, un ouvrage cristallisé porteur de mémoire vitrifiée. Comme c’était le cas avec la Marie-Madeleine, cet acte est radical, transgressif, presque sacrilège. D’une rare brutalité, le processus de destruction apparait dans l’oeuvre finale : le verre n’est pas lisse ici, bien au contraire ! Transparait dans sa surface une certaine cruauté. Et pourtant, au choeur de ce livre à jamais froid subsistent les restes calcinés de l’ouvrage initial : la mémoire de cet autodafé se trouve immortalisée dans une sorte de poésie sépulcrale.

La mémoire, le résidu, la trace sont des thématiques omniprésentes dans l’oeuvre de Pascal Convert, liées aux thèmes de la guerre, de la destruction et du terrorisme, mais surtout à la notion de résistance. D’une force rare, ses oeuvres transpirent de beauté, tant sur le plan formel que symbolique. Aidés par la sobre atmosphère de l’exposition, nous nous laissons finalement aller au silence. Espérons qu’il nous mène au soulèvement.

Grégoire Prangé

1- Un saint céphalophore est un martyr qui, après avoir été décapité, recueille sa tête dans ses mains et la transporte jusqu’au lieu où il désire reposer. Certaines traditions racontent que sa tête s’éclaire dans la nuit, le saint est alors dit « porteur de lumière ». Saint Denis, considéré comme le premier évêque de Paris, en constitue un exemple bien connu.

 

Image à la une : Pascal Convert, vue de l’exposition à la galerie Eric Dupont, 2016. Courtesy galerie Eric Dupont, Paris. 

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