EMANUELE DASCANIO ET L’HYPERRÉALISME EN QUESTION

La première confrontation avec une oeuvre d’Emanuele Dascanio est assez troublante…est-ce une photographie ? Non ! Assurément l’illusion est parfaite, la technique exceptionnelle, le rendu époustouflant. Friands de catégorisation, les historiens de l’art et critiques ont toujours aimé lier les artistes à un mouvement, à une tendance générale. C’est donc assez naturellement que l’on a rattaché Emanuele Dascanio à l’hyperréalisme… un petit retour en arrière s’impose. 

Les années 1960 voient le déclin de l’expressionnisme abstrait et la mise en place de nouvelles formes artistiques ainsi que de thématiques renouvelées, principalement en lien avec l’affirmation urbaine et le développement du consumérisme de masse. C’est entre autres aux Etats-Unis l’irruption du pop-art, couplée d’un retour à la figuration. Dans cette veine, et s’appuyant sur les progrès techniques de la photographie, émerge à la fin des années 1960 et au début des années 1970 un mouvement indistinctement appelé Photorealism, Superrealism ou encore Hyperrealism. Quelques caractéristiques majeures se dégagent du travail de ces artistes : un retour aux techniques traditionnelles, une précision chirurgicale, un goût pour l’illusion, une inspiration tirée de la vie contemporaine, et enfin une complète absence d’émotion…froid morbide. Pour bien comprendre l’hyperréalisme, il faut le mettre en relation avec la tradition des primitifs flamands, le rapprocher de l’oeuvre fondatrice d’Edward Hopper, mais aussi des considérations artistiques du pop-art. Tout cela constitue pour ainsi dire le terreau permettant à l’hyperréalisme de se développer, porté par des artistes comme Ralph Goings, Malcom Morley, Richard Estes ou encore Duane Hanson, dont Emanuele Dascanio se trouve héritier.

Né en 1983 près de Milan, l’artiste est formé à l’Académie des Beaux-Arts de Brera, puis auprès du peintre Gianluca Corona, qui a fait de la nature-morte « hyperréaliste » sa spécialité. Il y reçoit un enseignement traditionnel, consacré à la peinture à l’huile, à l’étude des chefs d’oeuvre de la Renaissance et à une maitrise technique parfaite inspirée du photo-réalisme. Durant ses premières années, il se consacre à la peinture de natures mortes, dans la tradition de l’école flamande et la lignée des oeuvres plus contemporaines de Malcom Morey et de son maitre Gianluca Corona. Mais déjà chez le jeune artiste est en germe une recherche d’irréel. Si ses peintures sont irréprochables sur le plan technique et l’image, « photographique », la mise en scène est quant à elle fantasmée, complètement artificielle, et les objets agrémentés d’une vaste portée symbolique (La virtu degli sposi, La prostituta). En plaçant ses objets dans la pénombre et en les éclairant d’un puissant rayon lumineux,  Emanuele Dascanio joue sur les effets multiples d’ombre et de lumière, les reflets et les effets de matière. En tout cela il se place bien plus évidemment dans la tradition des natures mortes espagnoles du XVIIe siècle, de Juan Sanchez Cotan et de Francisco de Zurbarane par exemple, que dans la filiation de l’hyperréalisme. On peut d’ailleurs ajouter qu’en donnant à ses oeuvres une portée symbolique, il se raccroche à l’histoire de la nature morte signifiante et s’éloigne complètement des recherches hyperréalistes liées à l’observation « objective » (plate ?) du monde réel.

Les années 2012-2013 sont une période charnière pour l’artiste qui abandonne presque simultanément la peinture à l’huile et la nature morte, pour se consacrer à la figure humaine et au dessin, alliant fusain et mine de plomb ! De fascinants personnages apparaissent alors, tirés par une lumière puissante de la pénombre qui semblait les happer. C’est cette lumière qui, tout en douceur, vient libérer les volumes et révéler les textures : la technique est ici aussi sans faille, et l’illusion opère, mais que nous sommes loin de l’esthétique clinique des hyperréalistes ! Mystiques, ces oeuvres sont profondément animées, pleines de vie et d’émotion. Ne sommes nous pas captivés par le regard profond du Father, méditatifs face à l’activité intérieure de l’Allegory ?

Nous avons fait l’erreur de croire que l’hyperréalisme était simplement défini par une approche formelle et une précision d’exécution alors qu’il s’agit avant tout d’un courant de pensée, d’un système global auquel l’on ne peut rattacher Emanuele Dascanio ! Je préfère quant à moi méditer les multiples influences à l’oeuvre dans son travail, apprécier les fines résurgences baroques qui y abondent, ainsi que la puissance avec laquelle la tradition caravagesque s’y exprime (1). Et finalement c’est devant la poésie lumineuse que je m’arrête, qui délicatement révèle les formes et exalte les textures, pour enfin me plonger dans la profondeur des poses et des regards.

Grégoire Prangé

(1) Cette tradition est d’ailleurs assumée par l’artiste, notamment dans l’oeuvre qu’il consacre à Artemisia Gentileschi, artiste du XVIIe siècle liée à l’école du Caravage : la filiation est revendiquée.

Image à la une : Emanuele Dascanio, The Father does not vant a divorce with Die Mutter. This is my Father, 80×50 cm, 2013. Courtesy de l’artiste. 

5 réflexions sur “EMANUELE DASCANIO ET L’HYPERRÉALISME EN QUESTION

  1. Analyse fine et complète sur cette forme artistique à la base trop figurative, à mon goût, et peut expressive d’émotion, d’évasion et d’allégorie. Tout est vu, tout est dis, plus aucune place à l’imaginaire. Mais votre propos est très instructif

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  2. Une dernière chose : pourriez-vous m’indiquer des institutions où cet artiste est exposé, ou d’éventuelles références bibliographiques (catalogues..) ? Merci !

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