CAROLE MELMOUX, FIGURES POÉTIQUES

« Le beau artistique est supérieur au beau naturel, parce qu’il est un produit de l’esprit » 

Hegel, Esthétique, I, Introduction.

C’est à la galerie du CROUS que j’ai été confronté pour la première fois à la peinture de Carole Melmoux, et dire qu’elle m’a envouté parait presque réducteur au regard de cette fascination qui depuis ne m’a pas quitté, raffermie par la discussion que l’artiste voulut bien m’accorder en décembre dernier ! Tout cela commençant doucement à mûrir dans mon esprit, je me risque à prendre ma plume (2.0), avec une seule peur : ne pas parvenir à évoquer toute la beauté d’une oeuvre où s’entrecroisent – d’un naturel tel qu’il en devient presque nécessité – matérialité et spiritualité.

Il n’est pas courant en art contemporain de pouvoir parler filiation. En effet les artistes, dans leur frénésie expérimentale, ont bien souvent mis de côté ce qui était jusqu’alors un poncif de l’éducation artistique, à savoir l’apprentissage « à l’école » d’un maître (qui ne plongeait évidemment pas l’élève dans un mimétisme béat). Et pourtant Carole Melmoux assume cette filiation qui la lie, via Philippe Lejeune dont elle fréquenta l’atelier à Étampes, à Georges Desvallières, Georges Rouault et Maurice Denis : prestigieux parents, lourd héritage s’il en est.

Une oeuvre de Carole Melmoux nous attire par sa palette, par les assemblages de couleurs, la liberté de la ligne, l’envolée du geste, l’omniprésence du mouvement, les multiples influences artistiques, musicales et littéraires, la légèreté du trait, la lumière diffuse, le pouvoir d’évocation, la tentation de l’abstraction et l’importance de la figuration, les va-et-vient entre visible et invisible… On l’aura compris, véritable mine d’or pour les amoureux de profondeur, ces toiles sont un noeud dans les cheveux du critique tout autant qu’un régal pour ses yeux… Il faudra pourtant bien démêler tout cela, si possible avec un peu plus de finesse qu’Alexandre ! Alors commençons par la peinture…

La couleur comme origine, la ligne comme structure 

« Quand la touche ne s’inspire plus de la ressemblance avec la réalité mais des correspondances entre les lumières et les ombres colorées, elle ne va plus dans le sens de la forme et pourtant c’est à ce moment qu’elle parvient le mieux à l’exprimer ». 

Carole Melmoux 

Pour l’artiste, à l’origine d’une toile se trouve la couleur. On ne peut s’empêcher de penser à la fameuse formule de Maurice Denis, tirée de l’enseignement de Gauguin à Pont-Aven :  « un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Cette leçon, Carole Melmoux l’a faite sienne, et la première étape dans sa peinture est toujours celle de la couleur, en lignes ou en aplats. Cela commence par le choix d’une palette, étape fondamentale qui détermine la composition à venir. La palette de l’artiste est particulièrement chaude, avec une dominante de rouges, de beiges et d’orangés vibrants, ronds, bien souvent plongés dans un profond bleu ambiant. À partir de cette gamme chromatique Carole Melmoux joue de juxtaposition, aime à créer des effets de surprise, à sublimer une couleur par sa confrontation avec une autre, nous rappelant particulièrement le travail des post-impressionnistes et l’importance des recherches de Chevreul sur le « contraste simultané des couleurs et l’assortiment des objets colorés ». Ces confrontations sont par ailleurs enrichies par les multiples nuances créés par les modalités de pose, avec lesquelles l’artiste aime à jouer.

Une fois la couleur déposée, c’est de la ligne que nait la figure. Son importance structurante frappe, ainsi que l’apparente liberté avec laquelle elle détermine la représentation. L’effet est presque celui de la gravure (que l’artiste pratique d’ailleurs) tant la ligne – simple et continue – vient soutenir la composition. Directement issue de la couleur, c’est elle qui rythme la toile, créant différents temps, silences et résonances. Cette musicalité qui semble accompagner le geste fait écho à la formation de l’artiste au CNSM (en danse classique), et cette importance du corps, dans sa gestuelle et sa respiration, semble nous mener vers des traditions liées à l’abstraction (on pense notamment aux travaux de Jackson Pollock ou de Joan Mitchell).

Il faut ici nous arrêter sur cette question de l’abstraction. Nous voyons que les oeuvres de Carole Melmoux sont définies par le choix des couleurs et de leur agencement, par la spontanéité du geste, par les rythmes et les contrastes, par la peinture en somme. Alors quel besoin d’ajouter la figuration à ce travail ? Il est d’ailleurs édifiant de se rappeler que les recherches des impressionnistes, post et néo, nabis et fauves – dans l’héritage desquels se situe l’artiste – ont conduit à l’art abstrait, et que Monet mène irrésistiblement à Kandinsky une fois dépassé le dictat de la figuration. Le pas a déjà été franchi, alors comment comprendre ce « « retour en arrière » » (si tant est que la notion de progrès puisse être pertinente pour parler d’art…) ? Un rapide coup d’oeil à n’importe quel tableau de l’artiste nous donne la réponse, car chaque corps représenté – figure animée à la ligne libérée – est pris dans un formidable élan poétique, tandis que chaque motif – tel le coeur, récurant – conduit à un niveau de lecture supplémentaire. Ajoutons à ces richesses d’évocation la profondeur, la tridimensionnalité, la possibilité d’entrer dans l’oeuvre : c’est par la figure et les perspectives creusées que l’artiste vainc la morne planéité de la toile.

Enfin l’importance du geste dans l’oeuvre de l’artiste relève plus intimement de traditions picturales extrême-orientales que des expériences de l’expressionnisme abstrait, un voyage en Chine et la lecture assidue de François Cheng (entre autres) ayant largement favorisé chez elle la création d’un lien étroit entre pratique picturale et expérience de danseuse. Dans les traditions artistiques liées notamment au bouddhisme Chan (zen au Japon) le geste harmonieux est en effet primordial, recherché, condition de la perception du motif dans son essence, fondement même de la pureté de l’oeuvre.

Inspiration et temporalité 

Un autre aspect primordial est à prendre en compte : la temporalité. Malgré la fluidité du geste qui donne au tableau la vitalité de l’esquisse, les toiles de Carole Melmoux sont une succession de temps. Pour elle « la réalité instantanée n’existe pas sur le tableau, la peinture doit exprimer le temps qui passe, le mouvement, et l’immanence de ce qui est représenté », et pourtant tout cela est d’une très grande spontanéité ! Il faut voir ces oeuvres comme des écritures automatiques en mille-feuilles. Aucune esquisse, aucune composition ne préfigure à la création d’une toile : l’artiste est dans l’instant, son geste libre de toute rationalisation préalable ; mais l’inspiration est progressive, la composition se nourrissant de ses propres évolutions. Succession de temps donc, où chaque instant est déterminé par le précédent, si bien que l’oeuvre s’impose progressivement à son créateur : un paysage initial pouvant très bien mener à une joyeuse fantasmagorie. De ces temps superposés nous ne gardons aucune trace, la surface lisse de la peinture cachant au spectateur une gestation parfois très longue, et protégeant la mémoire de cette expérience créatrice.

Si la composition s’impose généralement avec le temps, certaines thématiques récurrentes apparaissent néanmoins, que l’on pourrait grossièrement séparer en deux branches : l’interprétation du visible, et le jaillissement de l’invisible. Les premières sont peintes sur le motif, et figurent principalement paysages marins et bouquets de fleurs, mais ce sont les secondes qui m’ont le plus séduit : les « figures poétiques ». Dans ces fantasmes picturaux le processus créatif est complètement libéré, une vision séduisante éclôt alors, renvoyant ici aux rêveries de Chagall, et là aux danses de Matisse. Carole Melmoux ayant étudié les lettres modernes à l’université, nous ne sommes pas étonnés de voir la littérature régulièrement à la source de ces « figures poétiques » : une oeuvre nait parfois d’une lecture, c’est devant l’expression picturale d’une émotion littéraire que nous nous trouvons alors !

……

Entre filiation, renouveau et intimité, l’oeuvre de Carole Melmoux est d’une richesse exaltante et s’inscrit dans une tendance actuelle de revalorisation du figuratif, autour de peintres comme Ronan Barrot, Damien Cabanes, ou dans un tout autre style Michaël Borremans, pour ne citer qu’eux. J’espère avoir rendu justice à la profondeur de ce travail, à ses multiples nuances et à son réel intérêt, mais finalement rien de tout ce que je pourrais dire ne suffirait ! Il est donc temps de se taire… et de plonger !

Grégoire Prangé

Image à la une : Carole Melmoux, Danser, techniques mixtes sur toile, 100×81, 2016. Courtesy de l’artiste. 

Site de l’artiste : https://carolemelmoux.org

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