Valentin Harnichard, La puissance des images

On ne se souvient pas de son nom, de son œuvre ou de la forme qu’elle a tenté de retenir pour toujours. Mais Pline L’Ancien rapporte son histoire, celle de la fille du potier Dibutades, qui, pour retenir le souvenir de son amant sur le point de partir pour la guerre, a tracé, à la lumière d’une chandelle, sur le mur de l’atelier de son père, les contours de son ombre. Par ce trait au charbon que lui dicte la spontanéité de l’amour, la jeune femme inscrit pour toujours dans l’espace qu’elle habite la silhouette de cet homme qu’elle aimerait garder auprès d’elle. Par ce dessin, immédiat, elle capture l’image de la personne, unique, dont elle est éprise. Elle enregistre, en même temps qu’elle matérialise, cette présence éphémère.

Le contour, en plus de contenir la mémoire, imprime ainsi une présence dans ce morceau de monde, devenu sien, leur, pour l’éternité, ou presque. Il se fait témoignage d’un instant qu’on le charge de prolonger le plus longtemps possible, mais également vérité même. Vérité d’une passion dont il est la marque immédiate, vérité de cette silhouette dont il a figé les traits sur la paroi de l’atelier. Immédiat, spontané, la fille du potier le veut fidèle à la réalité, puisqu’elle lui fait suivre les contours de l’ombre projetée par la chandelle qui illumine la pièce. Par lui elle capture la trace la plus fidèle laissée par celui dont l’image aurait fini par se perdre dans les méandres de sa mémoire.

L’anecdote, érigée par l’historiographie en mythe de la naissance du dessin, pourrait être transposée à une certaine pratique du street art.

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ZEVS, Urban Shadow, 2000

Les traits blancs dessinés par un ZEVS sur les sols des villes prolongent ainsi cette idée d’enregistrer dans le temps la mémoire d’une forme fugace, celle de l’ombre d’un banc, d’un poteau électrique ou d’un arbre, projetée par la lumière des réverbères à une heure avancée de la nuit. Le soleil levé, l’ombre a déjà disparu, mais son contour lui survit grâce au trait, tout aussi urgent que celui de la fille de Dibutades, du graffeur, lui pressé par l’arrivée de celles et ceux qui pourraient honorer son geste par une amende…

Le pochoir, un médium emblématique

La pratique du pochoir telle que l’envisage Valentin Harnichard puise son inspiration à la même source. Étudiant de 24 ans à l’École du Louvre, il s’empare de la technique à 14 ans pour un devoir d’arts plastiques. Sur le papier il projette l’image fixée en pensée, en imagine les contours, à l’intérieur desquels il faudra découper le support, pour pulvériser à travers eux la couleur et faire apparaître l’oeuvre. Il prend goût à la rigueur, à la minutie avec lesquelles il faut trouer, percer, ciseler la matrice pour que prenne corps le dessin imaginé. Son professeur recevra, mitigé, le résultat : « À l’avenir, ne faites plus de pochoir ». Il jugeait le procédé trop facile. Valentin, lui, en a pris son parti.

Il considère au contraire le pochoir comme un « art emblématique ». Il est emblématique de cette vérité du trait, qui ne peut pas mentir puisque prolongement spontané, presque naturel, d’une pensée. Si au crayon il peut être gommé ou corrigé ; lorsqu’il fait corps avec la feuille dans laquelle il a été tranché, il devient indélébile. La découpe est irrémédiable, absolument stricte en ce qu’elle doit jouer entre les vides et les pleins, se concentrer sur ces lignes qui contiennent l’image, et la retiennent jusqu’au moment crucial de l’impression, où elle n’apparaîtra qu’en miroir.

Le dessin au pochoir ne se contente pas de rendre éternel le souvenir, il en force la réactualisation constante par celui qui s’y adonne, forcé de concevoir l’oeuvre « à l’envers » puisque le vide de la matrice sera plein sur l’image imprimé, et inversement. Dans sa rigueur, il est manichéen, tant il sépare, sans possibilité de réconciliation aucune, le vide et le plein, le contour et le remplissage, l’image et ce qu’on a voulu en faire.

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Fissure Contrapposto, env. 2m.

Luxe, calme et volupté

Les pochoirs de Valentin Harnichard sont d’une beauté tranquille, d’une force contenue. Les réseaux de lignes par lesquels il fait advenir l’image happent le regard, séduit autant par les couleurs dont il les entoure et les pare. Bleu de cobalt N°3, celle de prédilection, presque une signature, ici jouant avec du noir, du blanc ou du doré, là encore, plus récemment, avec du rouge vif.

Fallacieuses, au moins autant que celles qui chaque jour nous ensevelissent, les images de Valentin tiennent de cette beauté séduisante mais trompeuse devenue outil des publicitaires. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté », indiquent-ils, parodiant presque Baudelaire, en invitant doucement le regard à désirer tel nouveau téléphone, fièrement affiché, monumental, sur la façade d’une aile de musée en rénovation, venu cacher le désordre des travaux et des échafaudages pour mieux exhiber l’ordre et le léché dont on a paré ce dernier objet à convoiter.


Valentin, d’une certaine manière, aime lui aussi happer le regard pour mieux le tromper. Or, par la force de ses lignes, par les mille reflets du bleu maculé ici et là de noir ou de blanc, par le chemin qu’il fait suivre aux yeux du passant, il invite à succomber plutôt à la frénésie de l’image elle-même. Ainsi de cette Fissure contrapposto dans laquelle l’œil est obligé de se plonger entièrement, pour mieux discerner les silhouettes nichées à l’intérieur de cette entaille creusée dans la matrice. Mais combien ? Peu à peu les contours reprennent forme autour de l’envoûtante couleur et laissent deviner ce qu’ils ceignent. Canard-lapin remasterisé, l’image est unique mais en contient mille autres. Elle s’impose mais laisse imaginer autant de résonances possibles qu’il y a de regardeurs. Le calme et la volupté apparents se fissurent au rythme des interprétations nouvelles, venues témoigner de cette nature ambivalente inhérente à l’image, qui contient le désordre dans l’ordre, l’autorité dans le calme.

L’image pour révéler

Dogmatiques, autoritaires, les compositions de Valentin Harnichard mettent en scène ce pouvoir psychotique et envoûtant de l’image, véhicule par excellence du message qui se passe de mots. Et si elles sont devenues l’emblème d’une société de surconsommation, c’est précisément grâce à cette toute-puissance qu’avait su autrefois lui attribuer l’Église.

Le travail de Valentin s’empare de ces différentes strates d’utilisation et d’interprétation accumulées autour de la notion d’image pour mieux les interroger, et, finalement, les révéler. Il puise une partie de son inspiration à cette source religieuse, qui condensait dans les images qu’elle commandait les dogmes que le fidèle se devait d’accepter. Adorer la Vierge parce qu’elle est la mère du Messie, reconnaître en lui le sacrifice auquel il a consenti pour sauver le genre humain, lire et comprendre avec les yeux l’histoire sainte à célébrer…, les fresques, retables, ou autres formes d’images de dévotion codifiés autrefois par l’Église misaient sur cette force de persuasion de l’image pour accompagner – jusqu’à se substituer parfois à lui – le texte à honorer. Et les fidèles byzantins autrefois, les orthodoxes encore aujourd’hui, de prier devant ces icônes qui incarnent à elles seules la présence divine.

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Inspiration, env. 30cm.

Mise en forme par les grands maîtres qui ont répondu aux commandes ecclésiastiques depuis le Moyen-Âge, cette autorité de l’image est, semble-t-il, détournée par l’usage qu’en fait à son tour Valentin. Par l’appropriation qu’il fait de la Sainte-Thérèse du Bernin, ici replacée sur un banal compteur électrique, il rend hommage à ces formes que son regard continue d’admirer et de respecter, mais dessine en même temps à l’image une postérité inédite. Quelle extase peut inspirer ce « Gaz de France » ?

Si l’iconographie qui codifiait la création, autrefois immédiatement reconnue par tous n’est plus toujours aussi lisible, elle s’inscrit aujourd’hui dans la rupture. L’anachronisme de ses modèles est volontaire, recherché même par Valentin, qui tente de montrer la pérennité de ce dogmatisme de l’image. Par cette ligne qu’il a fait sienne, il retrace et recompose des histoires, celles de l’art, de l’image, de l’imagination… Par elle il écrit et donne à voir la continuité dans laquelle s’inscrit son pochoir.

L’espace à habiter

Dans ce lavoir abandonné quelque part en banlieue parisienne, Valentin Harnichard a lové à son tour une silhouette. Le corps féminin, nu et recroquevillé, figé dans un renfoncement de mur, sur une dalle en recul qu’on ne peut voir qu’en se baissant, habite désormais le lieu et en souligne un sens possible. Le lavoir déserté est devenu refuge, abri, antre solitaire dans laquelle règnent en maîtres la ruine, et la douce mélancolie qu’elle inspire traditionnellement.

C’est dans sa résonance avec le lieu que le pochoir prend enfin tout son sens. Ce sont le pan de mur, la pierre, le morceau de sol qui interpellent Valentin et lui imposent une certaine nécessité du dessin. Le pochoir imaginé, travaillé et enfin posé, est toujours pensé par rapport à ce lieu pour lequel il est créé, qui l’appellerait presque, et dont il devient finalement l’emblème. Ici de cette mélancolie pourtant réconfortante, de cet abri froid et pourtant chaleureux. Partout de ce sens caché, qu’il reste à donner à un passage emprunté tous les jours, à tel point que le regard ne s’y arrête plus.

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Ex voto, pochoir d’environ 1,50 m sur mur de 4 m.

Sur ce mur, près de la Fontaine des Innocents, deux yeux se sont ouverts, ceux d’un masque à la forme d’ex-voto, entre les boutiques, les restaurants et les autres graffitis, ils regardent les passants et les appellent, les encouragent à faire leur cette inscription sous laquelle ils se sont installés « Per avermi reso la vista »1.

Horya Makhlouf

1. « Pour m’avoir redonné la vue ». L’inscription figure sur un ex voto – plaque réalisée en remerciement d’un miracle par le fidèle, exposé ensuite dans une église – adressée à sainte Lucie, sainte patronne des aveugles, sur lequel Valentin Harnichard s’est arrêté dans une église napolitaine.

Une réflexion sur “Valentin Harnichard, La puissance des images

  1. Voici une intention laudative ! Une belle observation et connaissance de cet artiste ! Si chaque critique pouvait être autant observateur, nos futurs artistes trouveraient la reconnaissance de leur art souvent apprécié, adulé par un groupe d’amis mais méconnu de la haute société ! Celle qui permet la reconnaissance ! Il n’y a pas de laideur dans un artiste, il y a qu’une vrai histoire à raconter ! Une lumière de la vérité. Un art devient vraiment une oeuvre lorsque que la fascination de la personnalité de l’artiste exerce sur nous l’image formidable de nous offrir un instant de plaisir !

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