LA VOIX DU GALERISTE

Dans le brouhaha de la scène artistique contemporaine, où chacun – artiste, commissaire d’exposition, critique, historien, philosophe… – tente de se faire entendre, il en est un qui bien souvent reste silencieux. Soutien dévoué. Il prend aujourd’hui la parole. Nous sommes chez Eric Dupont et, une fois n’est pas coutume, nous ne sommes pas venus découvrir l’oeuvre d’un artiste mais la naissance d’un regard.

Le principe de l’exposition est assez simple. Eric Dupont a sélectionné dans sa collection personnelle un ensemble d’oeuvres des artistes fondateurs de la galerie, des années 1980-1990. L’idée est de donner à voir l’aube de son implication, le premier pas qui conditionne et oriente la cohérence de son parcours, et sa fécondité. Dans cette exposition où rien n’est à vendre, le galeriste s’arrête donc un moment pour faire le point, reprendre son souffle, s’offrir un peu de recul. Il se dévoile à nous, et en profite pour nous livrer quelques pensées sur la place de l’artiste dans le monde, et son rôle aux côtés de certains d’entre eux.

Que cette exposition fait du bien !

Il est presque devenu de bon ton de dénigrer le travail du galeriste, d’en faire un simple serviteur du marché, de décrier ce « vulgaire marchand ». Certains théoriciens et artistes semblent alors s’entendre pour mépriser ce maillon dont ils ne manquent pourtant pas de recueillir les fruits du travail. Ironie. Qu’il est alors rafraichissant de voir un galeriste prendre le temps de s’arrêter sur son travail, de donner à voir et à entendre la vision qui le porte, la substance de son oeuvre. Finalement cette exposition est une question de profondeur, celle d’une vision, celle d’un métier, celle d’une vie.

Où sont passés les Iris Clert, les Daniel-Henry Kahnweiler et les Sidney Janis ? Il faut peut-être aller chercher certaines raisons de la dégradation de leur image chez les galeristes eux-mêmes. Combien se sont contentés de leur fonction marchande ? Ont négligé leur importance structurelle dans le monde de l’art ? Ont parfois délaissé aux centres d’art la découverte de nouveaux talents pour se concentrer sur des noms plus lucratifs ? Enfin, où est passée la flamme ? Où sont les expositions coup-de-poing ? Les prises de risque et les scandales ?

La détérioration de l’image du galeriste a conduit – avec une pointe de démagogie – à rêver de la disparition de cet intermédiaire inutile. Alors se développent les « galeries » en ligne, plateformes de mise en lien « direct » – entendre sans intermédiaire – des artistes avec leur public, grands supermarchés fictifs de l’art réduit à un état d’image. Les galeries souffrent, et quand les poids lourds de la profession multiplient leurs espaces dans les grandes capitales du monde, la profession peine souvent à survivre, si bien que certains détracteurs se permettent déjà – dans la joie – de sonner l’hallali. Alors au son du cor les chiens aboient, accourent et se gaussent. Triste spectacle.

Le galeriste n’est pas substantiellement un marchand, mais un esthète, un connaisseur. La galerie ne doit pas être un supermarché mais un lieu de passage et d’expérimentation, un lieu où se créent des correspondances entre artistes, où s’expose la vitalité quotidienne du monde de l’art. La galerie est aussi une oeuvre en soi, une oeuvre collagiste pourrions-nous dire, un ensemble vivant et cohérent qui a pour origine le regard du galeriste et évolue en même temps que lui. C’est justement cela qu’Eric Dupont nous rappelle dans cette exposition et le texte qui l’accompagne, sur lequel je vous laisserai.

J’ai voulu ce billet sans prétention, simple réaction à chaud, remerciement surtout pour cette bouffée d’oxygène : le galeriste n’est pas mort !

Grégoire Prangé

 

 

L’artiste œuvre à la restauration d’un ordre idéal qu’il ne parviendra jamais à rétablir ou à satisfaire, mais il œuvre puisqu’il existe une perfection dans l’homme : sa perfectibilité (1)

L’homme moderne se trouve à la croisée de deux chemins. Il a un dilemme à résoudre : soit continuer son existence de consommateur aveugle, soumis aux progrès impitoyables des technologies nouvelles et de l’accumulation des biens matériels, soit trouver la voie vers une responsabilité spirituelle, qui pourrait bien s’avérer à la fin une réalité salvatrice non seulement pour lui-même mais pour la société tout entière (2). 

C’est en marchant que je suis devenu galeriste, en marchant puis en m’arrêtant pour prendre le temps de regarder ce qui se présentait à moi — le temps d’écouter ceux qui consacraient leurs vies à l’art. Cette confrontation quotidienne à des êtres, à des objets qui d’abord ne m’étaient pas familiers, a marqué définitivement mon regard et ma manière d’être au monde. Cette exposition, que j’appelle Exil, est une tentative pour moi de remonter aux origines de ce regard afin d’en cerner la genèse, d’en mesurer la fécondité, et de mieux embrasser, par sa mise en lumière, ce qu’il a fait naître.

S’exiler c’est aller contre le nous dirons tous ensemble la même chose.
L’artiste est un exilé. Non pas exilé de sa terre — bien qu’il puisse l’être aussi — mais du groupe social. Je dirais même un exilé de lui-même, un exilé existentiel (3). Ici le mot exil ne s’entend pas comme celui d’un peuple mais plutôt comme l’exil d’une présence, divine à l’origine et perdue à jamais, une absence, donc, phénoménale. Plongé dans ce double exil, l’artiste se met en mouvement, chemine, s’interdisant ainsi tout immobilisme et toute maîtrise des effets par anticipation. Cet exil s’apparente à un état ; il n’est pas une punition mais plutôt une mission dont le but est de révéler des fragments de vérité et de libérer un discours, souvent silencieux, qui va dépasser celui qui fait. Être exilé, c’est être inventif et poser un geste assez puissant pour échapper à l’effacement des différences. C’est se tenir debout hors du jeu, dans les marges et leur inépuisable exigence. C’est formuler une parole suffisamment forte pour faire advenir son propre monde.

Ces exilés n’expliquent pas, ils disent. Toute œuvre d’art authentique pense bien au-delà d’elle-même ; le pouvoir dire d’une œuvre dépasse de loin son vouloir dire (4). S’arrêter à leur aspect, à leur pure image ou leur simple matérialité ne suffit pas ; leur discrétion est telle qu’elles s’offrent simplement, elles vous attendent, vous pourrez les observer longuement et éprouver quelque chose ou ne rien éprouver du tout, glisser sur leur surface sans que votre attention ne soit retenue, sans que votre sensibilité ne s’ébranle ; effleurer seulement revient à passer à côté de la dimension transcendante d’une œuvre. Toute grande œuvre est le lieu d’une création particulière, d’une pensée originale qui suscite quelque chose qui ne pouvait exister auparavant, leur silence est plus fort, elles exigent une chose infiniment précieuse : du temps. Peut-être serez-vous capable de reconnaître le vocabulaire qui la compose. Mais saurez-vous lire le message que contiennent ces formes, ces couleurs, ces gestes ou ces mots ? Tout ici est fait pour que l’essentiel se dérobe à la pensée qu’elle éveille ; tout ici est fluent et construit pour tenter d’échapper à l’œil ou à la main qui voudrait s’en saisir. Ces œuvres sont des questions, en effet, elles incitent et proposent du sens et non pas des explications. Parce que je les fréquente depuis longtemps, essentielles de leur exil ne sont pas économiques ou politiques, leur choix exprime un désir profond et déterminé. Nous sommes en droit de nous poser la question suivante : « peut-être était-ce chez eux qu’ils se sont sentis le plus exilés » ?

je connais leur capacité transgressive, je crois à leur mystère et — à condition qu’on s’y abandonne — je sais la liberté qu’elles font naître. Elles sont le fruit d’une recherche, du doute, elles font le lit du sens et me renvoient perpétuellement à cette affirmation : je ne sais pas, mais cela possède à mes yeux la force qui m’autorise à poursuivre.

Parce que ma galerie s’attache au contenu, ce que je présente, en général, se prête assez peu aux commentaires immédiats. Comme je l’ai écrit plus haut les œuvres ne s’expliquent pas aisément, toutes sont ici profondément ancrées dans une histoire, elles sont relativement désintéressées du vacarme quotidien et de son spectacle, leur compagnie nous autorise à mener des combats, à envisager des défaites mais surtout à éprouver et à partager d’éventuelles surprises.

Toute ma vie j’ai grandi entre les Maîtres (5), j’ai grandi dans l’espace qu’ils m’ont laissé. Pour moi cet espace vacant est celui du passeur, celui du pont — ainsi, sans doute, celui qui sonne dans le nom que je porte — un pont que je bâtis entre leurs mondes et le monde. Un pont qui sert à lutter contre les routines, contre l’habituel et non le proche.

« [Or] l’habituel possède en propre cet effrayant pouvoir de nous déshabituer d’habiter dans l’essentiel, et souvent de façon si décisive qu’il ne nous laisse plus jamais parvenir à y habiter (6) ».
Notre histoire consiste à faire partager la nécessité d’un retour à des sources originelles et fécondes. Par ces choix, j’aimerais pouvoir étonner comme j’ai pu être étonné, plonger ceux qui viennent dans un émerveillement comme j’y suis plongé ; j’aimerais enfin les accompagner loin des lieux où ceux qui veulent appartenir semblent réussir mais échouent systématiquement, sans le savoir, parce qu’ils ne savent que faire époque.

Ce qui caractérise ces artistes : c’est leur inappartenance et non leur appartenance. Ils (7) ont été capables, dans l’indifférence parfois, dans la solitude toujours, de construire un monde et par là de participer à son infinie réparation. Ce qui advient dans leur monde ne peut être que l’expression de cet exil primitif et essentiel, et leurs univers ainsi créés nous aident à nous dérober à l’incertitude du futur.

Eric Dupont

(1)André Néher, Moïse et la vocation juive, Seuil, 1980.

(2) Andrei Tarkovski, Le Temps scellé (Cahiers du cinéma, 2004), p.251.

(3) Quatre des cinq artistes ici présentés se sont expatriés. Ils sont, selon la formule de Greg Madison décrite dans son essai Existential Analysis, des émigrés existentiels, c’est à dire que les motivations. 

(4) Mark-Alain Ouaknin, Tsitsoum, p.83. Albin Michel 1992. 

(5) Pirkei Avot, Éthique des Maîtres.

(6) Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, PUF 1973, p.141.

(7) Hyun Soo Choi, Paul Pagk, Carlos Kusnir, Damien Cabanes, Siobhan Liddell.

 

Image à la une : portrait d’Eric Dupont, Courtesy Galerie Eric Dupont, Paris. 

Pour plus d’informations :
« Exil », Galerie Eric Dupont
Exposition du 2 au 24 septembre
Du mardi au samedi, 11h-19h
http://www.eric-dupont.com

6 réflexions sur “LA VOIX DU GALERISTE

  1. Je suis émerveillé par la force que dégage cet article.
    En effet, je suis un jeune professeur d’arts plastiques et je suis très intéressé par la critique d’art.
    Je souhaite me former ou me faire former afin d’embrasser cette passion.
    Dans l’espoir de bénéficier de vos conseils, veuillez accepter mes salutations distinguées…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour votre message, je suis très heureux que l’article vous ai plu.
      Je ne sais pas trop quoi vous répondre, mais il me semble que le critique est avant tout un spectateur éclairé, une subjectivité aiguisée. Dès lors je pense que le plus important est de former son regard, de lire, et d’écrire…
      Nous avons chez « Jeunes Critiques d’Art » des formations assez variées (Ecole du Louvre, Université, Ecole de Journalisme), et finalement aucune ne forme spécifiquement à la critique. Nous apprenons alors sur le tas, comme tous j’imagine !
      J’espère vous avoir apporté des éléments de réponse,
      Bien à vous,
      Grégoire Prangé

      J'aime

      1. Je suis très impressionné par votre facilité à écrire. Moi, je veux devenir un critique d’art de votre trempe. Svp, aidez moi. Je vis et travaille en Côte d’Ivoire…

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  2. Bonjour Monsieur Prangé,
    Votre article est un arrêt sur image d’une vérité absolue.
    Passionné d’art, artiste, j’ai toujours considéré qu’un galeriste se devait d’acheter des oeuvres des artistes qu’il aime, tant pour se constituer un fond que d’aider les artistes à continuer leur quête, tout en se faisant plaisir.
    Très modestement, mon épouse Nadège FROUIN, a ouvert un nouvel atelier showroom à Chatou (78) où nous commençons à inviter des amis artistes, avant tout des amis.
    Et bien la première étape a été de présenter leurs travaux avec des pièces de notre propre collection, qui n’étaient donc pas à vendre.
    L’idée sous-jacente est celle que vous avez clairement exposée:  »
    un lieu de passage et d’expérimentation, un lieu où se créent des correspondances entre artistes, où s’expose la vitalité quotidienne du monde de l’art »,
    en un mot, le partage.
    Au plaisir de vous rencontrer

    Aimé par 1 personne

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