Valentine Victor-Pujebet, portraitiste existentialiste

« Tout est autobiographique, et tout est un portrait, même si ce n’est qu’une chaise. »[1]
Que souhaitait exprimer Lucian Freud par cette affirmation ? Autobiographique… Portrait… Pourquoi n’a-t-il pas résumé sa pensée en disant que « tout est autoportrait » ? Cette distinction paraît pourtant essentielle lorsque nous savons que l’essence de son œuvre ne tient pas dans la ressemblance de ses sujets mais dans une nécessité de ressemblance pour toucher à une profondeur vectrice d’une vérité aussi intime qu’universelle, parce que sans doute existentielle.
Si je pars de ce postulat, c’est qu’il est frappant de constater ô combien Valentine Victor-Pujebet incarne une approche créative similaire à Lucian Freud, sans même s’en douter. Un parallèle si évident qu’il m’arrive de fantasmer à une rencontre de la jeune femme avec Lucian Freud et son acolyte Francis Bacon en 1945. Un trio qui aurait eu de la gueule !
Gueules ! Qu’elles soient humaines ou animales, les trois ont cette même obsession du portrait, et de la recherche d’une certaine bestialité dans l’expression. Si le succès de Lucian Freud et Francis Bacon n’est plus à refaire, celui de Valentine Victor-Pujebet est à lancer… car cette jeune peintre appartient à ceux qui ne révèlent pas leur art sans peine, s’exposant discrètement en dehors de l’espace protégé de l’atelier.

 Au nom du père, de la mère et de la quête d’identité. Valentine Victor-Pujebet.

 Si Valentine Victor-Pujebet a suivi une formation traditionnelle à l’école des Beaux-Arts de Saint-Étienne, son univers artistique est davantage pétri d’histoires anecdotiques ponctuant sa vie que de cours académiques. Son premier sujet de fascination, le plus originel qu’il soit, est celui de sa mère. Entre attraction et répulsion, la petite Valentine est autant captivée par la personnalité écorchée de cette femme lettrée que mue par la volonté d’y échapper, en quête de sa propre identité, en quête d’une autre réalité. Paradoxalement, la clé lui est donnée par cette figure maternelle qui lui fait suivre des leçons de dessin, peinture et encre, mais plus encore, qui l’emmène à la rencontre des grands maîtres, jusqu’à ce jour où la révélation opère au musée Rodin. À l’approche des modelés souples, sensuels et de leur puissance intemporelle, la jeune fille âgée de 16 ans y voit dans l’œuvre du sculpteur l’expressivité des sentiments humains. « J’avais des choses à exprimer de cet ordre-là » se souvient-elle avoir éprouvé.
Piquée à vif, ce dessein ne la quittera jamais plus. Elle en approfondit alors les facettes noires et grinçantes à travers les pièces de Jean Anouilh et Jean-Paul Sartre, elle en scrute les traductions corporelles ludiques et fantaisistes des chorégraphies de la compagnie Montalvo-Hervieu, elle en étudie encore les spectres symboliques chez les artistes de la Sécession viennoise en se rendant sur place. De cette richesse des interprétations et des médiums, Valentine Victor-Pujebet en prolonge la réflexion en s’intéressant plus particulièrement aux notions de quiproquos, de malentendus et d’ambiguïté dans les relations humaines. Collages, installations et même création d’une typographie de corps entrelacés marquent une phase surréaliste dans son parcours. À l’image de Lucian Freud, qui aborde brièvement ce mouvement, Valentine Victor-Pujebet ne s’y attarde guère à son tour. Comme pour mieux se révéler plus tard, s’ensuivent des années de blocage et de brouillard où la jeune femme doute, hésite, se cherche.
Si sa mère lui a offert la clé d’accès à l’art, son père, quant à lui, en a ouvert la porte vers sa voie de prédilection. En lui passant commande d’une toile abstraite en hommage à la perte récente de sa fille Juliette en 2001, sœur de Valentine, cette figure paternelle – tant admirée par l’artiste – a redonné le souffle à l’inspiration qui lui faisait alors défaut. Saisissant une truelle, tel un grand couteau, elle se met à projeter de la peinture sur deux grandes toiles dans des élans animés par la douleur. Ici, point de figuratif mais un corps à corps avec la matière, orchestré par l’exacerbation d’un sentiment.
Sentiment… Il fallait certainement que l’artiste en ressente violemment sa piqûre pour en parfaire son âme. De ce tournant dans sa carrière, Valentine Victor-Pujebet en garde son outil de prédilection, la truelle, et ce à quoi elle est destinée, être peintre de l’intériorité. Toile après toile, elle dissipe en douceur, comme une blessure qui cicatrise, le voile brumeux de l’abstraction vers une réappropriation de la figure et du monde de l’Homme. Mouvements de jambes et convulsions de corps laissent place progressivement à l’immobilité d’un portrait, et par conséquent à la précision du geste, du détail, de l’identité.

Valentine Victor-Pujebet

 Scrutatrice du corps

Alors que chez Lucian Freud, ce sont les affres du temps, de l’usure physique et mentale, qui se lisent sur les visages, chez Francis Bacon, il est davantage question de chair représentée dans un déchaînement expressionniste. Tous deux dépeignent une obsession du corps dans une violence picturale ne se souciant guère des convenances.
Élans expressionnistes chez l’un, réalisme figuratif chez l’autre, ces deux forces artistiques composent paradoxalement les deux phases essentielles du travail de Valentine Victor-Pujebet, que sont le fond et la forme. Grand format souvent carré, chaque toile est d’abord préparée à coups de brosses emplis de colle pour appliquer ici du sable, là du papier de soie, parfois de la gaze. Sur cette surface, devenue rugueuse, Valentine Victor-Pujebet déploie fermement la matière colorée par zones dans des degrés de dilution et nuances variables. Cette étape du fond, physique et dynamique, est marquée par une gestuelle violente, ample et spontanée. En résulte une abstraction expressionniste tout en camaïeux, réminiscences d’un savoir-faire du passé.
Sur ce terrain battu, les formes et masses s’éveillent, les lignes de forces surgissent, les traits s’affinent au fil des heures… Si cette naissance des volumes se développe habituellement sur un fond clair, venant creuser toujours plus la toile par des ombres ténébreuses, un récent incident — une toile ratée ! — a contraint la peintre à penser comme un sculpteur. Forcée de repeindre son fond en noir, Valentine Victor-Pujebet a dû extraire des abîmes une lumière nouvelle, ayant pour effet de projeter les volumes vers l’avant. De cet incident, l’artiste a fait le choix de ne pas choisir, peignant parfois en positif, parfois en négatif. Quoi qu’il en soit, le sujet se précise à coups de truelle et de vieilles brosses aux poils durs, renonçant comme Lucian Freud à la souplesse et la précision des pinceaux propres, pour faire émerger des visages magistralement silencieux. Le médecinLe cadrage serré, photographique, témoigne du regard scrutateur de l’artiste, de cette intensité à vouloir capter la vie. Cette taille imposante l’oblige à s’engager dans le corps qu’elle peint, ne lui laissant nulle échappatoire, la forçant à l’impudeur de saisir les défauts physiques de la personne immortalisée. Les rides sont exaltées, augmentées tant par leur taille que par leur présence, accrue des plis stridents du papier de soie chiffonné. La mollesse et l’affaissement de la chair ne sont pas lissés mais bien exacerbés par des obliques tombantes. Car oui, Valentine Victor-Pujebet a ce geste ferme qui saisit la figure par de grandes lignes synthétiques, quasi-angulaires, structurant l’essentiel avec justesse, ayant pour conséquence de rehausser les touches sèches de couleurs, d’ombre et de lumière. Étirée jusqu’à son décharnement, la matière picturale revêt un aspect brut, revêche, révélant toujours plus ses entrailles à coup de truelle. De l’ocre jaunâtre au brun foncé en passant par un éventail de rouges, le traitement de l’épiderme dévoile ainsi pléthore de nuances où, au plus près des pellicules terreuses, nous percevons des sous-couches argileuses. Palette admirablement équilibrée, témoignage d’un talent manifeste de coloriste !
Si chaque portrait est figuré, Valentine Victor-Pujebet pour autant ne se sert de la ressemblance que comme un moyen d’accéder à une dimension existentielle.

 Scrutatrice de la vie

Les portraits de Valentine Victor-Pujebet ne sont pas qu’une image d’un visage immortalisé parmi d’autres, mais de véritables portraits identitaires. Comme chez Nietzsche et Lucian Freud, l’artiste situe l’essence de l’identité humaine dans le corps, et non dans l’abstraction autrement dit l’âme. Il est d’ailleurs saisissant de constater que ses premiers portraits n’insistent pas sur le regard, exactement comme chez Lucian Freud qui peignait des visages impassibles aux yeux baissés ou endormis pour rejeter la dimension signifiante des yeux comme étant la porte de l’âme.

Pareillement, il n’est point question de peindre un portrait psychologique, trop stéréotypé, mais bien de saisir l’animalité de la figure humaine dans ses expressions physiques. S’inscrivant dans cette logique, sa dernière série est d’ailleurs directement consacrée aux portraits animaliers. Ces animaux non humains sont saisis simplement dans une attitude de vie, comme s’y essaie la taxidermie. Car Valentine Victor-Pujebet ne conscientise pas ses sujets, ne souhaitant ni les dominer, ni les influencer.

En scrutant, sans relâche, jusqu’à épuisement chaque détail du sujet qu’elle a choisi de peindre, Valentine Victor-Pujebet acquiert une parfaite connaissance de son sujet et de son rayonnement car « c’est cette connaissance même de la vie qui peut accorder à l’art une indépendance pleine et entière par rapport à la vie, une indépendance qui est nécessaire puisque le tableau, pour nous émouvoir, ne doit jamais simplement nous rappeler la vie, mais acquérir une vie qui lui soit propre, précisément pour refléter la vie. »[2] En ce sens, le tiers, c’est-à-dire nous, tient une place primordiale dans la quête d’identité de la jeune peintre car ses toiles n’existent – prennent vie – que si elles sont regardées. Si Valentine Victor-Pujebet passe de longues heures, voire des jours, à choisir quel sera l’objet de sa future dévotion, c’est que, à travers lui, elle communique les sentiments qu’elle éprouve à son égard, mais plus largement elle a cette volonté de les répercuter sur nous. Cette répercussion se matérialise de plus en plus par un attrait particulier porté au regard et à son scintillement. Celui-là même qui à ses débuts était occulté pour aujourd’hui s’ouvrir comme le miroir de l’existence.

 Anne-Laure Peressin

  • La prochaine exposition de Valentine Victor-Pujebet intitulée Taxidermie se tiendra du 20 au 25 novembre 2017 à la galerie-atelier Magali Nourissat au 15 rue du Pré-aux-clercs à Paris.
    Vernissage le mardi 21 novembre à partir de 18h.
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  • Valentine Victor-Pujebet est née à Lyon et vit actuellement à Toulouse.
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  • Crédits visuels : Les images de cet article sont des œuvres de Valentine Victor-Pujebet et sont soumises à des droits d’utilisation (© Valentine Victor-Pujebet).
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  • Légendes des œuvres publiées dans l’ordre d’apparition :
    – Portrait de Valentine Victor-Pujebet devant Equinoxe, 2012 (image de présentation)
    – Diaphragme, 2015, acrylique et matériaux mixtes sur toile, 60 x 120 cm
    – E.F., acrylique et matériaux mixtes sur toile, 2014, 100 x 100 cm.
    – Equinoxe, 2012, acrylique et matériaux mixtes sur toile, 2012, 116 x 89 cm.
    – Cosmos, 2013, acrylique et matériaux mixtes sur toile, 89 x 116 cm.
    – Taxidermie-8, 2017, acrylique et matériaux mixtes sur toile, 80 x 80 cm.
    – Taxidermie-5, 2015, acrylique et matériaux mixtes sur toile, 100 x 100 cm.

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[1] Lucian Freud, « L’atelier », éd. Centre Pompidou, 2010, p. 187

[2] Lucian Freud, « Quelques réflexions sur la peinture. Some Thoughts on Painting. » (1954). ed.Centre Pompidou, 2010.

 

2 réflexions sur “Valentine Victor-Pujebet, portraitiste existentialiste

  1. Vous êtes vraiment doué ! Je me pose souvent la question suivante : quand est ce que, je pourrai écrire comme vous le faîtes ?
    Vous écrivez avec tant d’aisance et de finesse…

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    1. Cher lecteur,
      Je vous remercie sincèrement pour vos quelques mots qui me poussent à aiguiser toujours plus finement mon écriture.
      Un grand merci à vous,
      Anne-Laure Peressin

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