LES MUSES D’APOLONIA SOKOL

Sur une toile, un homme nu sur une fenêtre. Sur une autre, deux personnes qui semblent discuter. Un fond de brique avec une femme qui porte un poulpe sur la tête. En fond sonore, une radio underground qui joue : Apolonia Sokol peint au son de son époque, ses muses et ses histoires.

Établie au sud de Paris, cette jeune artiste peintre n’a pourtant pas toujours cherché à se sédentariser. Au contraire. Apolonia Sokol a le besoin d’aller voir, de comprendre par elle-même, de rencontrer, de s’inspirer. Copenhague, Hong-Kong, New-York, elle a toujours appréhendé le monde par ses voyages. Aujourd’hui, elle offre à ses tableaux la patience et la stabilité requise par la peinture à l’huile.

Depuis petite, elle se sait attirée par la figuration, elle l’a toujours su. Son atelier regorge de portraits et d’autoportraits, le plus souvent à l’échelle 1. Ils permettent un dialogue, une confrontation d’égal à égal avec les œuvres. Il n’y a pas si longtemps, Apolonia Sokol peignait des portraits de taille plus minime, plus intime. Dans MOI SANS MASQUE, l’artiste se représente dans son plus siApolonia Sokol, MOI SANS MASQUE, 2015. Huile sur toile. 18 x 24 cm - Courtesy de l'artistemple apparat. Directe. Le trait est brut voire gras, comme naïf, enfantin. On reconnaît la présence et l’enseignement des figuratifs français, celle de François Boisrond, qu’elle a eu en professeur aux Beaux-Arts de Paris. Mais surtout, l’œuvre captive par son rapport qu’elle engage avec la matière. On ressent la brutalité de l’approche, du pinceau, le corps à corps avec la matière. Apolonia Sokol refuse les peintures acrylique ou vinylique : le pigment mélangé, travaillé, est l’élément pur et physique de son travail. Elle en fait sa connexion charnelle avec la Préhistoire, sa connexion avec la nature.

Elle se peint donc, et peint les siens. Amis, rencontres marquantes, amoureux d’un soir, elle fige ceux-là dans ses polaroïds. Puis, travaillés par couches, peints avec minutie, ses portraits prennent vie sur un fond aux couleurs franches, qui frappe par sa nette planéité. Elle utilise du scotch : chez elle, on ne déborde pas. Les aplats s’entrechoquent en lignes droites, et anéantissent tout volume possible. L’arrière est parfois quadrillé, et toujours géométrique, il emprisonne les figures dans un mutisme certain. Finalement, le fond déifie le sujet en l’isolant, mais lui reste accessible à notre échelle, saisissable. Les lignes sont schématiques, sans doute parce que les corps s’offrent à nous de façon immédiate. Les visages, eux, sont paisibles et neutres ; en réalité, mélancoliques. Dans l’isolement de ces personnages épais, seuls ou à deux, naît la force narrative de l’artiste. L’attraction est immédiate, les œuvres d’Apolonia Sokol sont criantes de vérité. L’artiste immortalise les gens qu’elle aime, donne chair à ses amours.

Avec ces portraits fantomatiques, Apolonia Sokol raconte des histoires : les siennes, celles des autres, et celles de l’Histoire avec un grand H. Dans BONNIE AND YLVA (ANNUCIATION), elle revisite la scène biblique de l’Ange Gabriel venu annoncer à la Vierge sa grossesse miraculeuse. AGATHE présente ses seins tranchés sur un plateau : elle est sainte Agathe, martyre chrétienne du IIIe siècle à qui on a retiré ses seins à l’aide d’une tenaille parce qu’elle refusait de se marier, après avoir fait vœu de chasteté à Dieu. Mais, avec l’artiste, l’histoire de l’art s’en retrouve soudainement rectifiée. La sainte Agathe est ici une femme noire, elle n’est plus la sainte représentée avec emphase, sensuelle et charnue, qu’a connue l’histoire de l’art du XVIIe siècle. Elle est hiératique et actuelle, dans une pose lascive, calme. Nez et tétons percés, elle porte une culotte fleurie et regarde le spectateur d’un air désabusé. On devine une diatribe cruelle, un engagement contre une violence, réelle et symbolique : celle faites aux femmes, noires, délaissées par les mémoires, les musées, le pouvoir.

Apolonia Sokol répare. Elle réhabilite Elisabetta Sirani, peintre du XVIIe siècle, pourtant célèbre à son époque et trop oubliée des musées aujourd’hui, dans une toile nommée PORTIA. Elle la prend comme source d’inspiration, comme pour la faire rentrer, par jeu de miroir et de référence dans une histoire de l’art plus égale. Elle dit avoir ce rôle à endosser : en tant que femme elle est forcément concernée.

Dans ses références, on trouve Balthus, Peyton, ou encore Bacon. L’artiste sait conjuguer avec son médium et, avec justesse, le fait sien, le fait contemporain. Coiffures, accessoires, vernis à ongle, baskets, Apolonia Sokol ne cherche pourtant pas une urbanité, semblable à celle des tableaux de Guillaume Bresson. Ce sont ses amis, habillés comme vous et moi, dans cette actualité qu’est notre époque, voilà tout. Après tout, la peinture, c’est du sérieux. Elle-même le dit. Quand elle peint, l’artiste ne s’amuse pas. C’est sur les réseaux sociaux qu’elle se laisse aller à la mise en scène de ses tableaux. Elle pose devant son travail, comme revisitant Courbet et son Atelier du peintre. Déhanchée, féminine, déjantée, elle donne une animation à sa création. Finalement, l’artiste qui prend des photos comme support de sa peinture, ramène dans le sillon de l’objectif ses créations terminée, dans une boucle astucieuse.

Margaux Luchet

 

 

  • La prochaine exposition d’Apolonia Sokol se tiendra à la Villa Emerige à Paris à l’occasion de la Bourse révélation Emerige 2017. Ouverture le 7 novembre 2017.
  • Apolonia Sokol participera également à la réouverture du Confort Moderne à Poitiers, invitée par Yann Chevalier dans une exposition intitulée « Tainted Love » du 16 décembre 2017 au 4 mars 2018.
  • Crédits visuels : Les images de cet article sont des œuvres d’Apolonia Sokol et sont soumises à des droits d’utilisation (© Apolonia Sokol).
  • Légendes des œuvres publiées dans l’ordre d’apparition :

– En Une : CIAO, 2015. Huile sur toile. 195 x 114 cm
MOI SANS MASQUE, 2015. Huile sur toile. 18 x 24 cm
BONNIE AND YLVA (ANNUCIATION), 2016. Huile sur toile. 195 × 114 cm
AGATHE, 2016. Huile sur toile. 195 × 114 cm
– Apolonia Sokol dans son atelier posant devant PORTIA
Elisabetta Sirani, Portia wounding her thigh, 1664. Huile sur toile. 101 x 138 cm. Courtesy Collezioni d’Arte e di Storia della Fondazione della Cassa di Risparmio, Bologna
MEDEE, 2016 . Huile sur toile. 195 × 114 cm
HECATE, 2016 . Huile sur toile. 195 × 114 cm
DINA – DETERMINATED DIVA, 2016 – Huile sur toile. 195 × 114 cm

 

2 réflexions sur “LES MUSES D’APOLONIA SOKOL

  1. Wahou, une critique de pro. C’est toujours un réel plaisir pour moi de vous lire.
    Toutefois, je souhaite que vous nous donnez de temps en temps quelques astuces pour la rédaction d’une critique d’art.

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