Prix Dauphine 2018 (2/2) : Regards croisés

Dans le cadre du festival pluridisciplinaire des Dauphine Art Days, le Prix Dauphine, propose chaque année depuis 2014 de promouvoir et de récompenser le travail d’artistes de moins de trente ans. Après les thèmes « Frontière », « Métamorphose », « Tandem » ou encore « Immersion », les travaux présentés pour cette cinquième édition devaient répondre à une double exigence : proposer en binôme, artiste/curateur, un projet d’exposition sur le sujet du « (HORS) CADRE ».
À l’occasion de notre partenariat avec le Prix Dauphine et de notre réflexion, plus large, sur le rôle du curateur, Jeunes Critiques d’Art vous propose de découvrir plus en détails le travail de trois binômes artistes/curateurs parmi les cinq sélectionnés par un jury de professionnels. Leur travail est à découvrir à l’université Paris-Dauphine du 3 au 5 avril 2018 avant la remise des prix le 5 avril à 18h30.

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Alexander Duke, Bordure #2, Croquis préparatoire. Courtesy de l’artiste.

« (Hors) cadre ». Ce mot-clé, à la signification plastique évidente, appelle l’esprit à imaginer des lieux divers et variés, des dimensions spatiales et temporelles différentes, laissant ainsi à la création le champ libre, avec une bonne marge de manœuvre. Parmi les cinq binômes sélectionnés, deux duos semblent nourrir une réflexion commune autour des notions de nature et d’urbanisme, ou comment la première est peu à peu rayée de la carte au profit de la construction et du béton, devenant ainsi une entité hors-champ, hors-cadre. Pourtant, leur approches artistiques et curatoriales sont radicalements différentes, et donnent naissance à deux projets bien distincts, qui se font malgré tout écho. Croiser le regard sur ces deux approches, qui portent en creux deux tendances majeures de la création contemporaine et du commissariat d’exposition paraît alors intéressant.

Alexander Duke et Delphine Lopez : une création conceptuelle éclairée par la théorie curatrice

Diplômé de l’École des Beaux-Arts de Montpellier et de Paris, Alexander Duke explore depuis plusieurs années la frontière entre le végétal et les infrastructures urbaines. Ses œuvres, savant mélange de ciment, goudron, remblai, terre et mauvaises herbes, sont emblématiques de nos villes et de nos périphéries, qui repoussent toujours plus la nature hors de l’urbanité, la relayant trop souvent au rôle de nuisible. La réflexion de l’artiste sur ce qui apparaît parfois comme une dichotomie entre le végétal et l’artificiel trouve un moyen d’expression et même un espace d’exposition avec la thématique du Prix Dauphine 2018. Dépassant le statut de la sculpture pour se faire installations, ses œuvres démultiplient l’espace de la galerie comme autant de failles dans le cadre donné qu’est celui du bâti. Delphine Lopez, curatrice de ce projet d’exposition, définit ces failles comme des « néotopies », littéralement de nouveaux lieux, entre le sauvage et le construit, cette lisière floue que l’on retrouve aux abords des terrains vagues et autres bordures de route. Diplômée d’un master de recherche en art contemporain, la jeune curatrice et historienne de l’art a multiplié les expériences de commissariat d’exposition, d’assistanat d’artiste et de critique d’art. Sa pensé – lisible dans la note d’intention du projet d’exposition – nourrit les œuvres d’Alexander Duke, au sens où elle leur donne une interprétation claire et intelligible, guidant le regard de l’amateur qui pourrait être décontenancé par le caractère conceptuel des installations de l’artiste.

Ce duo met ainsi en lumière l’importance du rôle du curateur en art contemporain, qui assoit l’autorité de l’artiste par un apport théorique construit et rigoureux, dans lequel les œuvres trouvent leur sens profond aux yeux du public. Sans remettre en cause la réflexion propre à Alexander Duke, dont la pratique peut être rapprochée de l’art conceptuel au sens où ses pièces épurées font appel à nos sens mais encore plus à notre pensée pour les envisager, Delphine Lopez apporte l’éclairage nécessaire à la compréhension des œuvres. Elle complète le discours plastique de l’artiste par l’approfondissement de celui-ci, pour le bien d’un public souvent dérouté par un art qu’on ne lui a pas appris à décrypter.

Arthur Crestani et Claire Simon : quand la création documente le réel

Après avoir obtenu un master en affaires urbaines à Sciences Po Paris, Arthur Crestani s’est diplômé en photographie à l’École nationale supérieure Louis-Lumière. Ce double cursus, à la fois géographique et plastique, l’a conduit à porter un regard particulier sur l’urbanisme exponentiel en Inde. Ce vaste pays de plus d’un milliard d’habitant.e.s connaît en effet une croissance considérable de ses villes. Grâce à l’outil photographique, l’artiste a pu rendre compte de cette course effrénée à la construction dans une série intitulée « Bad City Dreams ». Juxtaposant publicités immobilières et réalité du terrain, Arthur Crestani dévoile un urbanisme que l’on nous force à rêver, fait de tours toujours plus hautes, dévorant le paysage, au détriment d’une nature tropicale riche et diversifiée. Les clichés montrent pour la plupart des bâtiments colossaux à l’horizon, contrastant avec l’informité du terrain vague au premier plan, et d’autant plus avec les réclames des projets immobiliers en question, qui sont exposés à même la terre et les détritus. Cette confrontation entre le fantasme photoshopé et la réalité brute de ces paysages périphériques s’explore aisément dans la thématique du Prix Dauphine 2018. Le cadre du fantasme urbain apparaît largement débordé par le panorama désolant de ces tours enracinées à une terre dévégétalisée. On retrouve également les portraits de personnes ayant participé aux chantiers, posant, devant ces mêmes réclames qui définissent le champ du hors-cadre urbain exposé.

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Arthur Crestani, GSR Drive #1 – If You Love Space, You Will Love GSR Drive, 2017. Courtesy de l’artiste.

La scénographie du projet d’exposition, conçue avec la curatrice Claire Simon, diplômée de l’École nationale Supérieure Louis-Lumière et des Beaux-Arts d’Angers en arts-médias, donne ainsi à voir les mutations physiques d’un pays souvent rêvé pour son exotisme, conférant à l’orientalisme persistant un caractère désuet. Cette approche plastique semble relever d’une volonté presque documentaire, les clichés témoignant de la topographie des lieux. Et, plus que n’importe quel autre médium artistique, la photographie permet ici d’embrasser en un seul regard une large réflexion sur l’urbanisme contemporain, sa relation avec la nature, rejoignant l’idée de « néotopie » abordée dans le projet d’Alexander Duke et Delphine Lopez. Mais, à la différence de ce dernier, le travail théorique n’est ici qu’un complément, un apport souhaitable – mais pas indispensable – à l’intelligibilité des œuvres et du propos qu’elles desservent. Les photographies montrent, en effet, le réel et le rêvé, une double réalité que le public ressent et comprend grâce au caractère documentaire de la photographie, sans avoir nécessairement besoin de se reporter aux cartels ou aux commentaires.

À travers ces deux projets, nourris d’une même réflexion sur les liens complexes qu’entretiennent l’urbanisme et la nature, le construit et le sauvage, comme autant de cadres à prendre en compte et à dépasser, Alexander Duke, Delphine Lopez, Arthur Crestani et Claire Simon nous montrent la pluralité de faire et de montrer l’art aujourd’hui. Avec une vision du thème et un espace d’exposition communs, l’art peut s’accomplir sous une forme hautement intellectuelle ou plus directement intelligible. Les propriétés plastiques varient, les discours théoriques aussi, mais demeurent la beauté et la richesse inépuisable de la création – qu’elle soit modelée ou langagière – à transmettre des idées, des sensations, des émotions. La jeune création a de beaux jours devant elle, pour peu qu’elle sache rencontrer son public !

Irène Cavallaro

 

En savoir plus : http://www.dauphineartcontemporain.com

Image à la une : Arthur Crestani, Alpathum – Made For Leaders, 2017. Tirage argentique lambda contrecollé sur dibond 2mm, 40×50 cm, 1kg. Courtesy de l’artiste. 

 

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