CAMILLE SAUER, INTERFÉRENCES

Dans l’espace, cinq œuvres. Des récurrences. Le rouge, le noir. Folie et formalisme. Cloister/cluster. L’interactivité. Invitation à la participation. Le jeu comme vecteur de compréhension. L’interférence comme processus créatif.

Je publiais en février dernier un article sur le travail de Camille Sauer, consacré plus particulièrement à Cadences combinées, œuvre évolutive dont la première partie fut jouée dans les locaux du collectif 23. Cette œuvre connait depuis début juin une évolution notable à l’occasion d’une nouvelle exposition. Là, Cadences combinées était associée à d’autres œuvres de l’artiste, l’occasion pour nous d’entrer plus avant dans son travail.  

Sur la gauche se trouve une table de jeu. Fermée, l’on parcourt du regard la carte d’un monde imaginaire et pourtant si familier. Ouverte, l’on découvre un jeu d’échecs. Le jeu d’échec est pour l’artiste un objet de prédilection (Duchamp esquisse un sourire). Avec cette œuvre, Plan de table, l’artiste remonte aux origines du jeu, au sens de chaque pièce, à leur psychologie même. Le roi par exemple « est chef de guerre. Il est le marginal légitimé dans le sens où il est au dessus des lois. Il est l’intouchable par excellence ». Et le Fou ? « Issu de la mythologie Grecque, Momus est une personnification du Sarcasme et de la Moquerie. Il est le stratège par excellence et répand le divertissement et l’ivresse autour de lui ». Le jeu d’échec représente une société normée où chaque pièce a une place, un rôle et une destinée. Mais qui donne aux pièces leur importance ? Qui définit la structure hiérarchique de cette société ? D’une certaine manière c’est la reine, par son emplacement, par la personne qu’elle est censée défendre. La reine défend le roi, mais que se passerait-il si elle décidait de protéger les pions ? Ou les tours ? La morphologie du jeu serait complètement différente ; la hiérarchie interne, chamboulée ; la partie, métamorphosée. C’est ce que l’artiste se propose de montrer en fixant, pour chacun des possibles choix de protection par la reine, une composition de jeu qui correspondrait,  un plan de table spécifique.

Nous sommes tous habitués en échecs au plan de table habituel. On connaît la chanson. La reine protège le roi un peu fragile, les fous nous détournent de nous-mêmes, malgré les cavaliers qui intimident. Les tours, quant à elles, tentent d’encadrer la folie de cet ordre bien établi. Et puis il y a les pions qui sans un mot ne cessent pas d’avancer, quitte à mourir en martyrs pour on ne sait quelle raison, d’ailleurs ils ne le savent pas eux-mêmes. Et puis un jour, le plan de table change. La reine ne protège plus le Roi, elle aspire à autre chose. (C. Sauer) 

Camille Sauer s’est posé une autre question : si le roi est le marginal légitimé, où se trouve le marginal illégitime ? Il n’y est pas. Le marginal illégitime c’est le criminel, ou le fou. Alors ce personnage, elle décide de l’ajouter au jeu en créant un nouveau pion. C’est L’homme sans aveu. L’on retrouve la couleur rouge, folie et pulsion de vie. Ce pion est placé au centre du plateau de jeu, et possède ses propres circuits de déplacements, courbes s’entrelaçant : le marginal illégitime refuse les schémas imposés. Ce pion est joué directement par l’artiste et son but est de venir perturber la partie des deux joueurs affrontés, de venir les contraindre. En jouant, l’on remarque avec intérêt que les deux joueurs se mettent rapidement à penser leurs coups en fonction de ce pion. Le marginal illégitime attire sur lui toutes les fureurs et crée du même coup ce décalage cher à l’artiste, cette interférence qui pousse à faire bouger les lignes, à repenser sa façon de jouer.

L’Homme sans aveu, c’est l’histoire d’un pion qui vagabonde malgré lui de travers. Il est hors échiquier et doit se déplacer en marge du damier établi. Au sein de ce vaste échiquier, une partie d’échecs est en cours. L’homme sans aveu peut faire obstruction à cette partie en imposant le hasard par ses va-et-vient. Du hasard dans les échecs ? Impossible ! (C. Sauer)

Nous retrouvons finalement Cadences combinées, au coeur de l’espace. Contrairement à la performance du 24 février, les fonctionnaires ont disparus et leurs valises, esseulées, sont disposées dans l’espace. Sur le sol est tracé un quadrillage blanc, devant nous pouvons lire RECREATION. Récréation ? Recréation ? Les deux ! Ouvrons les valises, jouons, remarquons : au coeur des jeux qu’elles contiennent s’est développée l’interférence, s’est imposée la marginalité. Cette fois-ci, le jeu est bel et bien saboté. Ici encore, c’est l’interférence qui donne à réfléchir : la pensée est mise en mouvement par l’expérimentation du non fonctionnel. La folie a vaincu le fonctionnalisme, le rouge l’a emporté sur le noir. D’ailleurs, où se trouve la valise rouge ? Elle contenait la folie du marginal volontaire, mais dans l’espace nous n’y avons accès qu’au moyen d’une photographie. Ou se trouve-t-elle cette valise ? La seule personne à le savoir, c’est Personne. C’est à Personne que le marginal a confié sa valise, car finalement la folie ne peut se transmettre à quelqu’un d’autre.

Une fois la performance terminée, on digère. Les énergies se sont combinées de toute part. Entre temps, des transactions ont eu lieu. Le marginal a cédé sa folie à Personne. Les fonctionnaires se sont retirés. Tout ce qui reste à voir est ce que vous voyez. Tout ce qui reste à comprendre est ce que vous ne voyez pas et que vous n’avez pas vu. Alors fouillez, travaillez le corps de ces valises et écoutez ce qui se combine en vous et hors de vous, au sein de l’espace de recréation qui est mis à votre disposition. (C. Sauer)

Camille Sauer, Cloister/Cluster, 2018.  © Steeve Bauras, 2018, Adagp. 

Au fond de l’espace d’exposition est projetée une vidéo. L’artiste, toute vêtue de noir, s’assoit à un piano et commence à jouer une suite d’accords minimaliste. Un personnage, lui vêtu de rouge, écoute et s’excite. En noir, c’est Cloister, l’isolement des notes, l’accord classé, la rigueur musicale. En rouge c’est Cluster, une singularité chère au jazz,  le regroupement sonore par proximité physique, l’utilisation simultanée de toutes les notes présentes dans un ambitus, la spontanéité. Ces deux personnages ne peuvent pas se comprendre et alors que joue Cloister, Cluster s’énerve. Il se lève, ne tient plus en place, et soudain frappe le clavier de son point. C’est l’interférence, la tension entre deux systèmes opposés, la confrontation des natures. À partir de cet évènement, Cloister va adapter son jeu et, peu à peu, la composition prend forme. Cette composition est le fruit de l’interférence, le produit d’une tension, finalement le résultat d’une confrontation des langages : c’est la création à l’état pur.

Si Camille Sauer s’intéresse au jeu, à la musique, au langage, à la psychologie ou encore à la sociologie, c’est dans l’interférence créative que se trouve le coeur de son travail. L’évolution repose sur l’échange, la création sur la confrontation.  

La pensée n’est rien sans quelque chose qui force à penser, qui fait violence à la pensée. Plus important que la pensée, il y a ce qui donne à penser ; plus important que le philosophe, le poète (Deleuze, Proust et les signes, 1964).

Grégoire Prangé

 

Image à la Une : Camille Sauer, Extrait du film Cloister/Cluster, © Steeve Bauras, 2018, Adagp. 

Site de l’artiste : https://www.camillesauer.com

 

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