Le cogito de Clément Cogitore

« J’ai eu envie de m’intéresser aux banques d’images au moment où, aux États-Unis, j’ai vu le visage d’un enfant sur un paquet de céréales reproduit à l’identique sur une campagne d’affichage politique pendant l’élection de Donald Trump. »

Clément Cogitore, octobre 2018.

 

C’est au café Chez Prune, un repère bien connu des parisiens, que j’ai retrouvé Clément Cogitore. Attablés en terrasse, nous entrons rapidement dans le vif du sujet : le jeune homme de 35 ans vient fraîchement de remporter le prestigieux Prix Marcel Duchamp 2018 avec sa vidéo The Evil Eye.
D’une quinzaine de minutes, ce film est un récit composé d’une succession d’images destinées originellement à être utilisées par les publicitaires ce sont ces mêmes images qui servent aujourd’hui à vendre des couches pour bébé, à vanter les mérites de telle compagnie aérienne ou de la dernière crème miracle anti-ride. Les scènes, exhibant principalement des femmes, s’alternent sur un fond sonore grave teinté d’une voix féminine claustrale qui narre une histoire post-apocalyptique : « Tout a commencé là-haut par la tornade. La grande tornade de vent solaire. On a vu partout le ciel s’embraser de rouge, vert, bleu ». Bien que nébuleuses, ces paroles plongent le spectateur dans une épineuse réflexion, qui pourrait consister à trouver la juste équation entre ce qui est vu et ce qui est entendu.
Séquence après séquence, comme les pièces ajoutées d’un puzzle, un lien semble se tisser au fur et à mesure entre toutes ces protagonistes : d’objets froids de l’ordre du marketing, elles redeviennent doucement des êtres humains doués de sentiments. Vient alors à l’esprit, que toutes ces femmes semblent s’être fait voler leur image plus encore, leur identité , pour ne devenir qu’une image parmi tant d’autres dans un monde en perdition.
L’envie de désigner un bouc émissaire mêlée à la peur de la propagation du mal génère une sensation d’inconfort tout au long de la vidéo, sensation accentuée par le fait qu’il manque volontairement des données nécessaires à l’élaboration d’un cheminement logique.
Bien sûr, il ne s’agit-là que d’une vision personnelle, une impression peut-être davantage ressentie du fait que je suis moi-même une femme dans une société de l’image qui me semble hors de contrôle. Dès lors, l’envie d’en savoir plus m’a conduit à rencontrer Clément Cogitore. Silence… Action.

Anne-Laure Peressin : Peux-tu expliquer ce que tu fais pour une personne qui découvrirait présentement ton travail ?

Clément Cogitore : Je fais des films qui sont autant destinés à l’espace d’exposition qu’à celui d’une salle de cinéma. Tous sont plus ou moins chargés de fiction avec des dispositifs de narrations parfois visibles ou non, parfois expérimentaux. Je fais également de la photographie, des mises en espace et des installations, mais le cœur de mon travail est l’assemblage d’images en mouvement.

A.-L. P. : Si tu es considéré comme un artiste pluridisciplinaire, il y a une facette qui ressort davantage de toi dans les médias : ta casquette de jeune vidéaste et réalisateur. Pourtant, aujourd’hui, c’est ta casquette d’artiste contemporain qui est soulignée puisque tu es le lauréat au Prix Marcel Duchamp. Alors que cinéma et arts plastiques sont bien souvent considérés comme deux champs de recherche séparés, peux-tu me parler de leurs interactions artistiques dans ta pratique ?

C. C. : Pour moi, c’est comme si j’étais un écrivain : j’écris autant des poèmes que des romans. Même s’ils ne sont pas rangés au même endroit dans une librairie, ils sont groupés dans un même lieu car ce sont tous des livres. C’est de la littérature et de l’écrit dans les deux cas, même si cela revêt des formes différentes.

A.-L. P. :  Comment es-tu venu à utiliser l’image en mouvement comme le médium privilégié de ta création ? Comment est-elle devenue ton matériau artistique ?

C. C. : Au début je voulais être peintre mais j’ai toujours été maladroit d’un point de vue manuel. Je me suis vite rendu compte que ce qui m’intéressait vraiment n’était pas la fabrication du tableau mais la mise en scène du tableau. J’ai donc glissé vers la photographie puis rapidement vers l’image en mouvement et l’art vidéo.
D’une manière générale, j’ai toujours aimé l’univers du cinéma. Je garde d’ailleurs de bons souvenirs d’enfance auprès de mon grand-père très cinéphile. Et lorsque j’ai entrepris mes études, l’art vidéo commençait doucement à devenir un département de recherche dans lequel je me suis vite engouffré et rapidement senti à l’aise.

A.-L. P. : Avant de parler de ton dernier film, parlons du fait d’être lauréat du Prix Marcel Duchamp 2018. Que représente pour toi cette distinction ? Quelles sont les répercussions sur ton travail ?

C. C. : C’est une récompense qui donne confiance : ce que je fabrique n’intéresse pas que moi mais touche des gens. C’est une nouvelle joyeuse certes pour moi, mais aussi pour l’équipe, et toutes les personnes qui ont travaillé sur ce projet. C’est aussi une façon de reconnaître leur investissement. Cette pièce n’a pas été facile à produire : nous avions six mois pour faire naître une idée, voir si elle méritait d’être produite et trouver des moyens pour la financer.
Aujourd’hui, ce prix a des répercussions directes sur des propositions de projets et d’exposition, et sur l’intérêt que les collectionneurs portent à mes pièces : ce tournant professionnel est immédiat et j’en saisis encore mal la portée sur le long terme.
Mais simplement le fait d’être nominé me rendait déjà suffisamment heureux et fier. D’autant plus que j’ai été présenté aux côtés d’artistes aussi talentueux que Mohamed Bourouissa, Thu Van Tran et Marie Voignier. Il y a de nombreux artistes passionnants de ma génération qui n’ont jamais été nominés à ce prix et qui le méritent tout autant que moi, comme c’est le cas aussi pour les non-nominés au Festival de Cannes. Les institutions et les prix ne sont jamais des certitudes.

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Clément Cogitore devant The Evil Eye, 2018,  photo : A.-L. Peressin.

A.-L. P. : Analysons maintenant ta vidéo pour le Prix Marcel Duchamp : The Evil Eye. Pendant quinze minutes, nous assistons à succession d’images en mouvement à caractère publicitaire. Tu n’as rien filmé mais tu as assemblé des images récoltées sur des banques en ligne (comme ShutterstockⓇ ou ™iStock). Pourquoi avoir voulu fabriquer une vidéo à partir d’images dont tu n’étais pas l’auteur ?

C. C. : J’ai eu envie de m’intéresser aux banques d’images au moment où, aux États-Unis, j’ai vu le visage d’un enfant sur un paquet de céréales reproduit à l’identique sur une campagne d’affichage politique pendant l’élection de Donald Trump. L’image de cet enfant a servi autant pour vendre un produit que pour appuyer une idéologie. Il fallait dès lors que j’investisse ces images d’une autre manière.
Cette réflexion s’est faite aussi avec le constat que le spectacle aujourd’hui est devenu la promotion de la marchandise : à Times Square, il y a des gradins installés pour que les gens regardent les panneaux publicitaires. Il ne s’agit plus, ici, de valoriser la marchandise mais bien d’offrir un pur show de promotion à l’américaine.

A.-L. P. :  Et comment as-tu procédé dans la sélection des images de ce film ?

C. C. : Avec mon monteur Félix, nous avons regardé des images pendant des jours. Quasiment dix jours à avaler que des images. C’était intense car toutes sont assez antipathiques, toutes ont quelque chose à vendre. Contrairement à celles que j’ai tournées pour mon film Braguino, où j’étais amoureux de mes images, celles-ci m’ont procuré une sorte d’aversion. J’ai cherché à réduire la distance, j’ai cherché  comment je pouvais les faire miennes pour qu’elles entrent dans mon monde. Je les voyais comme réunies dans une encyclopédie du vivant, une archive marchande du temps présent, avec laquelle je pouvais composer en réinsérant de l’émotion derrière chaque visage pour partager du sensible.

A.-L. P. : Exceptées des apparitions de bébés ou des animations satellites de tornades, il n’y a que des images de femme qui se succèdent au son d’une voix off féminine. Pourquoi ce choix ?

C. C. : J’aurais pu mettre des hommes mais il y a une telle sur-représentation de la femme dans ces banques d’images… L’image de la femme est partout. Elle fait plus vendre en créant du désir et en suscitant moins de méfiance. Certes, j’aurais pu remettre en cause ce choix lors du montage mais j’ai voulu aller jusqu’au bout pour interroger le corps féminin dans ces imageries en ligne. En choisissant des images de femmes, c’est aussi le moyen d’interroger le corps féminin d’un point de vue anthropologique. Dans nos mythes et récits fondateurs, la figure du mal est systématiquement incarnée par une femme : Ève, par exemple, est l’incarnation du péché qu’elle a propagé. Cette propagation du mal est d’ailleurs manifeste dans l’attribution des noms de tempêtes. Jusqu’il y a très peu de temps encore, toutes les tornades portaient exclusivement des noms féminins. Une récente étude dévoile à ce propos, que le fait d’attribuer le nom d’une femme à une tempête faisait moins peur aux gens qui, dès lors, se protégeaient moins, se sentaient moins en danger que lorsque le nom était masculin. Katrina fait moins peur que Harvey. Il y a donc plus de dégâts humains quand une tempête porte le nom d’une femme car moins de précautions sont prises en amont.

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Extrait de The Evil Eye, 2018,  © Clément Cogitore – Courtesy Galerie Eva Hober.

A.-L. P. : Pour rebondir sur ton exemple à propos d’Ève, nous pouvons voir, à plusieurs reprises dans la vidéo, cette image, où une femme nue à la peau très blanche se trouve aux côtés d’un serpent dans une salle immaculée avec des ordinateurs une salle de data center. Peux-tu m’en parler ?

C. C. : Oui, cette image paraît si étrange que beaucoup de gens pensent que je l’ai tournée, or ce n’est pas le cas. À l’origine, elle vise à prévenir du danger de la pornographie sur Internet. La femme, ici, incarne donc ce risque de propager le mal sur Internet. Mais utilisée chez moi, elle apparaît comme une vision sortie d’un imaginaire modelé par nos mythes.

A.-L. P. : Mythes et religion tiennent une place importante dans ta réflexion sur l’interrogation de l’image, n’est-ce pas ?

C. C. : Oui, je m’intéresse au fait que les récits fondateurs traitent de choses non-résolues avec lesquelles nous sommes encore en prise aujourd’hui. L’imaginaire de notre civilisation est principalement issu de la mythologie grecque, et des croyances judéo-chrétiennes. Nos premières images, justement, servaient à raconter et à propager ces mythes. Aujourd’hui, la publicité parmi d’autres formes narratives et visuelles continue de raconter ces histoires, de nous hypnotiser en puisant dans ce que nous connaissons déjà, pour ne jamais cesser de nous faire croire.

A.-L. P. : Est-ce que tu considères que l’image propage le mal dans notre société, et si oui, pourquoi contribues-tu à en créer de nouvelles ?

C. C. : Les flux d’images que nous traversons peuvent être à l’origine de destructions et manipulations terribles, comme nous le voyons aujourd’hui dans le traitement de l’information et ses effets sur la réalité. Mais aussi, et au contraire, grâce à la circulation de l’image et de l’information, une population peut se soulever comme ce fut le cas avec les révolutions arabes pour faire tomber un dictateur. En fonction du but et des mains dans lesquelles elle se trouve, l’image devient une force à double tranchant.
De mon côté, quand je tourne, je monte, j’assemble des images, je crée toujours de la manipulation et de la fiction. J’essaie de faire partie du pacte : quand les gens rentrent dans une salle de cinéma, ils font la démarche d’accepter de croire à des choses qui n’existent pas. C’est la même chose pour l’espace d’exposition qui est un lieu où se déroule un récit conduit par des images. Je produis des éléments de sens, je connecte des relations qui n’en ont pas forcément par nature. Mes images permettent de regarder les choses différemment, et j’espère qu’elles participent à générer de l’émotion et de la pensée. J’aime l’idée de regarder quelque chose que je n’aurais jamais eu l’occasion de voir de cette manière-là. J’aspire à changer un point de vue sur un bout de réalité. Par l’image filmée, photographiée ou peinte, un visage quelconque croisé dans la rue, devient une émotion.

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Extrait de The Evil Eye, 2018,  photo : A.-L. Peressin.

A.-L. P. : Justement, comme le ferait un peintre qui fixerait un portrait bien défini à l’avance sur sa toile, est-ce que les images dans The Evil Eye ont été choisies, aussi, pour leur portée esthétique ?

C. C. : Je produis des « formes » visuelles, donc oui, bien sûr. J’aime jouer, par exemple, avec le regard caméra. Dans Braguino, il y a des moments où la personne filmée me regarde. C’était aussi une manière d’attester que le film se fait, que le visiteur c’est moi, que le médium c’est la caméra. Ici, ces femmes regardent volontairement la caméra, il y a donc un regard forcé. Même si tout est codifié, que rien n’est spontané, il demeure une forte intensité dans ce regard, celle de susciter le désir, de convaincre et de faire croire.

A.-L. P. : Lorsque tu as une nouvelle idée, penses-tu immédiatement à sa destination ? À savoir, s’il s’agirait plutôt d’un film projeté dans une salle de cinéma ou dans un espace d’art ?

C. C. : J’y pense assez vite, presque immédiatement après l’idée de départ. Cependant, je ne pense pas au public que l’œuvre va cibler. En tant que premier spectateur de mes films, je me dis que ce film « m’intéresserait de le voir comme ça ».

A.-L. P. : La question de « comment en vivr » me vient forcément à l’esprit… Peux-tu m’expliquer comment ton art se vend ?

C. C. : C’est comme une photo qui existerait en cinq exemplaires. Conjointement, le galeriste et l’artiste font le choix de n’en vendre que cinq. C’est le même process pour la vidéo : il y a x masters et x épreuves d’artiste. Ensuite, des collectionneurs, des musées ou encore des fondations achètent ces fichiers, et possèdent dès lors des droits d’exploitation, de reproduction et d’exposition. Ils peuvent la revendre grâce au certificat d’authenticité.
Depuis quelques années j’ai la chance de ne pas avoir de difficulté à vivre de mon travail. Je pense réussir à toucher des personnes initiées, qui s’intéressent au médium de la vidéo et qui sont sensibles à mon univers. Parfois ce cercle s’agrandit à un public plus large, lors de la sortie d’un de mes films en salles de cinéma par exemple. Et aussi, j’ai la chance d’être bien entouré ce qui permet d’avancer sur plusieurs projets, de films et d’expositions en même temps.

A.-L. P. : D’ailleurs, pour terminer, pourrais-tu me dire quelques mots sur ta relation avec ta galeriste, Eva Hober ?

C. C. : Nous nous sommes rencontrés lors d’un important projet expo initié par Eva au début des années 2010, intitulé La belle peinture. Elle a eu la bonne intuition de présenter mon travail parmi des peintres, chose qui m’a fort plu, car je me sens comme un peintre qui utilise la vidéo. C’était très bien ressenti de sa part. Suite à cela, nous avons décidé de travailler ensemble. Depuis, je suis satisfait et content de notre collaboration car elle m’est d’un remarquable soutien. Ce Prix Duchamp le résume très bien.

Entretien réalisé par Anne-Laure Peressin

INFORMATIONS PRATIQUES :

  • Site de Clément Cogitore : clementcogitore.com
  • Clément Cogitore est lauréat du Prix Marcel Duchamp 2018. Son installation vidéo, The Evil Eye, est exposée au Centre Pompidou du 10 octobre au 31 décembre 2018.
  • The Evil Eye, 2018. Installation vidéo.
    Production : Galerie Eva Hober, Noirmontartproduction, Kazak Productions, Arte, Cnap, Henri Ellam & Associés.
  • Clément Cogitore est représenté par la galerie Eva Hober à Paris et la galerie Reinhard Hauff à Stuttgart.
  • Entretien réalisé en octobre 2018 à Paris.
  • Crédit visuel photos :  Extrait de The Evil Eye, 2018,  photo : A.-L. Peressin.

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