Les « temps faibles » sublimés de Julian Simon

Un mauvais cadrage, un doigt sur l’objectif, une surexposition laissant perceptibles les seuls contours du modèle sont a priori autant d’éléments involontaires constitutifs de photographies « ratées ». Le sort de celles-ci est alors usuellement scellé. Autrefois mises de côté au développement, leur durée d’existence est désormais encore un peu plus réduite. À l’ère de la photographie numérique, le tri des clichés se fait directement sur l’appareil. La surconsommation d’images, l’hyperconnectivité et la fascination pour la célébrité sont autant de facteurs qui poussent à la mise en scène esthétique et au contrôle de l’image. Plus de place – non plus – pour la photo « quelconque », la photographie « des temps faibles », « où rien ne se pass[e] » et qui n’a « aucun intérêt, pas de moment décisif, pas de couleurs ni de lumières magnifiques, pas de petit rayon de soleil, pas de chimie bricolée […] » comme la définissait Raymond Depardon [1].

Ce sont pourtant ces photographies que Julian Simon, jeune peintre allemand de vingt-quatre ans, capture et transpose librement sur ses toiles. À l’occasion de virées nocturnes, il embarque avec lui son appareil photo jetable et prend des clichés à la volée. À mi-chemin entre le reporter et le paparazzi, de manière improvisée, il capte rapidement des instants, des « temps faibles » de lâcher prise dissous dans l’atmosphère des nuits berlinoises. Chacune des toiles présentées à l’occasion de cette première exposition personnelle cristallise des moments de rien où la moiteur des clubs, les volutes de fumées et de vapeurs d’alcool sont perceptibles par le visiteur. Seuls les vêtements modernes et l’environnement urbain permettent de situer approximativement ces scènes dans le temps et l’espace.

19.06, huile sur toile, 150x100 cm, 2017 © GALERIE CHLOE SALGADO et Julian Simon
19.06, huile sur toile, 150 x 100 cm, 2017, © GALERIE CHLOÉ SALGADO et Julian Simon.

Léon, Louisa, Anna, Jean ou encore Malik, ses amis, sont capturés sans fard et figurent sur les œuvres auxquelles ils prêtent leurs noms. En les photographiant par surprise, d’un geste vif, puis en rejouant scrupuleusement la scène lors de sa transposition en peinture – en restituant jusqu’au au halo blanc formé par un de ses doigts devant l’objectif de l’appareil – Julian Simon se positionne, puis se représente dans la position ambivalente du voyeur. Par la photo, il documente les chroniques nocturnes auxquelles il prend part et certifie les avoir vécues. Par la peinture, il les articule et les possède de manière symbolique. Convertissant l’anecdote en image, il la manipule grâce à la peinture, il érige alors ces instants volés au rang d’événements, leur conférant « une espèce d’immortalité (et d’importance) dont il[s] n’aurai[en]t jamais joui autrement [2] » comme l’écrit Susan Sontag à propos de la photographie dans son essai Dans la caverne de Platon.

Malik, huile sur toile, 160x100cm, 2018 © GALERIE CHLOE SALGADO et Julian Simon
Malik, huile sur toile, 160 x 100 cm, 2018, © GALERIE CHLOÉ SALGADO et Julian Simon.

Vues seules ou prises comme ensemble lors de la visite de l’exposition, ces peintures sont autant de maillons fictionnels. Sans lien entre elles, ces toiles peuvent être perçues comme des fragments anodins de vie suspendus qui s’articulent alors comme une ou des histoire(s). Chaque sujet accidentel, photographié puis peint, est une proposition de fascinations potentielles et de narrations à reconstituer pour le regardeur. Grâce à leur représentation fragmentée, ces instants anecdotiques sont autant d’ouvertures au champ fictionnel, à des images mentales illimitées, antérieures ou futures.

Anna, huile sur toile, 20x20 cm, 2017© GALERIE CHLOE SALGADO et Julian Simon
Anna, huile sur toile, 20 x 20 cm, 2017, © GALERIE CHLOÉ SALGADO et Julian Simon.

Leur transposition picturale les fait naître à travers une autre technique. En reproduisant ses photographies argentiques selon la technique du fa’ presto – née en Italie au XVIIe siècle, cette technique consiste à recouvrir préalablement la toile d’un fond coloré uniforme pour d’obtenir un résultat spontané et expressif à la manière d’un Fragonard – la peinture de Julian Simon devient le théâtre d’un dialogue actualisé entre peinture et photographie sur le thème du réalisme. Cette superposition des techniques contenue dans ses tableaux fait ainsi écho à l’histoire commune de ces deux médiums. Face à l’avènement de la photographie et l’adaptation des nouvelles technologies mécaniques, les avant-gardes – peintres abstraits et artistes surréalistes entre autres – pensaient que toiles, pinceaux et représentations traditionnelles n’offraient plus de possibilité de renouvellement. Le nouveau réalisme, du pop art, de la figuration narrative ou encore de l’hyperréalisme provoquèrent une remise en question de toutes les valeurs de la peinture réaliste et des formes devenues désuètes en injectant de nouveaux modes de représentations. En explorant le « peindre » et le « comment peindre », il était question de traduire la réalité de leur époque, renouant ainsi avec l’acte primitif du peintre.  

C’est ce que tente de faire Julian Simon. Par le sujet représenté, mais aussi par les techniques utilisées, ses toiles font le portrait morcelé et pluriel de la « génération Y ». Elles documentent non seulement des comportements d’individus nés entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990 par les sujets représentés, mais aussi par les techniques employées, mettent également en lumière la nécessité – ici artistique et humaine – de redéfinir et de renouveler les rapports à l’image et au réel.  À contre-temps d’une surexposition idéalisée et frénétique entraînée par Internet, Julian Simon réalise des images « quelconques » dont l’existence fragile s’étire dans le temps long du développement argentique, puis dans la touche picturale minutieuse. Loin du spectaculaire, la peinture de ces « temps faibles » est une réflexion sur la figuration et le réalisme, mais aussi un regard parcellaire et décalé sur des expériences de vie et des habitudes de digital natives, par l’un d’eux. 

Victoria Le Boloc’h-Salama 

 

20.20, huile sur toile, 150x100 cm, 2017, © GALERIE CHLOE SALGADO et Julian Simon
20.20, huile sur toile, 150 x 100 cm, 2017, © GALERIE CHLOÉ SALGADO et Julian Simon.

INFORMATIONS PRATIQUES :

Julian Simon, Overexposure, première exposition personnelle

Galerie Chloé Salgado, 61 rue de Saintonge, Paris IIIe

Jusqu’au 22 décembre 2018.

 

Image à la Une : Jean, huile sur toile, 40 x 40 cm, 2017, © GALERIE CHLOÉ SALGADO et Julian Simon.

 

[1] Raymond Depardon, « Raymond Depardon. Pour une photographie des temps faibles », propos recueillis par André Rouillé, Emmanuel Hermange et Vincent Lavoie, La Recherche photographique, « Les Choses », n° 15, automne 1993, p. 80.

[2] Susan Sontag,  « Dans la caverne de Platon », Sur la photographie, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 2008, p. 26.  

6 réflexions sur “Les « temps faibles » sublimés de Julian Simon

  1. Pardon mais moi je n’appelle pas ça une critique, j’appelle ça du cirage de pompes voire du gros baratin de galeriste. C’est une commande?
    Bref, c’est lourdement scolaire et faussement savant, rien que pour oser faire (sérieusement) un rapprochement entre la peinture faiblarde, fort peu maîtrisé de Julien Simon et celle de Fragonard faut soit être sacrement allumée, soit être aveugle.

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    1. Je vous remercie, cher Pedropedro (?) d’avoir jugé cet article suffisamment intéressant pour prendre la peine d’un commentaire – un peu laconique, certes, mais c’est sans doute la loi du genre.

      S’agissant de la mention que je fais de Fragonard, je vous invite à me lire avec plus d’attention. Car je ne fais pas ici de rapprochement expresse entre la qualité du travail de l’un et de l’autre, de Simon et de Fragonard : je me contente, en historienne et non en critique d’art, de souligner un parallélisme de la technique, en l’occurrence celle du « fa’ presto », qui pourrait constituer un clin d’oeil de Simon (voire un emprunt, pourquoi pas) aux techniques picturales du peintre. Raison pour laquelle j’écris « à la manière d’un Fragonard » : si l’expression suggère une possible comparaison d’ordre technique, elle n’induit aucune espèce de jugement critique.

      Vous alléguez un « cirage de pompes » et vous m’en voyez surprise (je n’évoque pas même l’idée, assez offensante, d’une « commande ») : je vous défie de trouver dans cet article le moindre trait laudateur, la moindre célébration outrancière ou le moindre apologue. Aucun des « remarquable ! », « inouï ! », « sublime ! » et autres « chef-d’oeuvre » qui constituent le tout-venant de la critique. En revanche, oui, une volonté d’attirer l’attention du lecteur sur un travail qui me semble digne d’être exposé et vu – quitte, naturellement, à susciter une diversité d’appréciations.

      Enfin, vous me dites possiblement « aveugle » (ce qui, j’en conviens avec vous, serait pour le moins incommode lorsqu’on se dit amateur d’art.) L’outrance étant par nature mauvaise conseillère, permettez-moi – plaisamment – de me demander s’il ne serait pas possible de distinguer dans votre impétueux élan l’indice, précisément, d’un certain d’aveuglement… Car vous dites finalement beaucoup moins que vous n’assénez. Aussi je vous aurais volontiers invité à donner un peu de contenu, voire de consistance, à certains de vos traits (« lourdement scolaire », « faussement savant »), ce qui m’aurait permis de vérifier par moi-même, dans toute leur acuité, leurs nuances et autres beautés, ce que recouvrent de tels jugements. Mais je craindrai, ce faisant, de vous contraindre à un exercice qui pourrait bien vous embarrasser. Aussi vous en ferai-je grâce en vous invitant à clore ici notre échange.

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      1. Tout se résume au fait que vous en fassiez des tonnes pour décrire un travail d’une très grande médiocrité technique ou stylistique (à peine digne d’une 2e m années lambda d’école de dessin d’il y a 40 ou 50 ans je dirais, je vous laisse réfléchir à pourquoi le niveau est si faible aujourd’hui… )

        Vous savez surement très bien manier les mots, les concepts, les références, mais à l’évidence votre oeil n’est pas fait et votre savoir technique de la peinture se résume à des « on dit » théorique que vous êtes parfaitement incapable de vérifier . Je vous explique, par exemple pas de  » fa presto » ici, qu’elle blague! ( mais ça sonne bien je vous l’accorde) juste un gars qui peint comme tous les peintres de son niveau (en France ce sera par exemple Levy-lasne, Masmonteil, ou encore jean baptiste Boyer (qui a mon sens est encore plus catastrophique) et quelques autres) et qui a dû remarquer dans un doc sur Youtube que beaucoup de peintre classique appliquer un fond rougeâtre, ocre etc. avant de peindre, c’est très académique, alors il fait pareil mais sans vraiment comprendre pourquoi (s’il peignait sur du blanc je vous assure que ses peintures seraient identiques) il le fait pour se légitimer en tant que « vrai peintre » digne des plus grands maîtres,(vrai peintre qu’il n’est pas, pas encore du moins) il se racontes et vous racontes des histoires, chercher une légitimité ils le font tous à leur manière, ( Levy-lasne est incollable en histoire de la peinture (et ne manque jamais une occasion de le faire savoir), Masmonteil n’arrêtes pas de copier Ingres et d’autres (mieux vaut pas comparer bien sur, mais je vous encourage à le faire), Boyer lui c’est Goya Goya Goya, son chien s’appelle Goya !(ce qu’il n’aurait peut être pas beaucoup apprécier mais bon…) Il y aussi toujours cette propension a vouloir peindre grand, voir très grand) bref…

        Vous remarquerez que tous ces peintres peignent d’après photo (comme 99% des peintres figuratifs « réaliste » actuels en fait) et s’ils le font ce n’est en aucun cas pour « établir un dialogue entre deux médiums » ou » pour exister dans le temps long du développement argentique » où je ne sais ce que vous pourriez inventer, mais c’est juste parce que c’est beaucoup plus FACILE que de faire sans,rétro-projection , mise au carré, sujet statique et en 2d etc etc. (c’est ce que personne ne dit jamais et pourtant c’est la principale raison de cette médiocrité affligeante).
        Donc quand vous brodez, quand vous complexifiez autour de son utilisation de la photo, vous faites ce que vous pensez que l’on attend de vous (c’est en ça que vous êtes scolaire)
        mais en réalité vous mentez, car la vérité c’est celle que je vous dis, c’est celle qu vous n’avez pas voulu voir tellement elle était simple et disgracieuse, si vous retirez la photo a ces peintres , ils ne savent plus peindre.

        Pour le reste les photos sont-ce qu’elles sont, pour moi c’est assez banal, (à la rigueur une sorte de Larry Clark bourré mais bon pas de quoi en faire un plat) mais ce qui est sur c’est que la peinture n’apporte rien de plus, a par peut-être une sorte de faux prestige, un prestige d’emprunt, suffisant pour épater un public pas trop exigeant dont apparemment vous faites partie.

        Je suis un grand amateur de peinture figurative ( depuis très longtemps) et toute ces grosses ficelles m’exaspère d’autant que je considère le niveau technique actuel (disons l’aisance, la maîtrise profonde) comme extrêmement faible en général. Actuellement on est dans le faké complet, le faux-semblant a pris le pouvoir à la faveur d’un intellectualisme hypnotique (presque marketing) et d’un oeil qui s’est terriblement appauvri….

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  2. Pardon, je comprends bien que vous êtes une « jeune » critique et mon intention n’est pas de vous démolir vous en particulier (je suis convaincue que vous n’avez pas volé votre « diplôme » quel qu’il soit et qu’il vous a fallu vaincre et convaincre, enfin je ne remet pas en cause votre envie de faire bien ou de mieux faire).

    Cela dit l’art est devenue un système économique et psychologique puissant, comme il ne l’a jamais été auparavant, et de ce fait il attire plus d’arriviste et d’opportuniste hypocrite et démagogique que jamais. Faire le tri de la sincérité s’avère compliqué bien sur et l’étendu (l’entendu) des possible n’arrange rien.

    Pour moi l’art, la « créativité », c’est le nouvel opium du peuple, une nouvelle religion, un pseudo matière divine incontestable suivie de sa pléthore de prophète et disciple. Pour moi aujourd’hui vous en faite partie mais je sais que rien ou presque n’est constant à jamais.
    Mais prenez de la hauteur bon sang ! et creuser bien l’avant avant de vous exprimer, il en va de votre honneur, de la construction de votre réputation. Croyez moi, c’est sur le long terme qu’on juge les artistes et leurs critiques, et le fait que le système artistico-economico-psychologique actuel ais besoins de pondre des petits génies de 24 ans comme il pond des iphones a la con n’y change rien.

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