Mounir Ayache, sur les traces d’Averroès

Le travail de Mounir Ayache se déploie singulièrement dans le temps et l’espace. Il brouille les frontières des médiums et des disciplines et interpelle notre œil tout autant que nos sens. Lors de notre rencontre en 2017, il venait de présenter une première ébauche d’Av.roes – Zelliger à l’occasion de la Biennale de Paname. Au fur et à mesure, exposition après exposition, l’œuvre se construit au rythme de l’apprentissage des techniques par l’artiste et du cheminement de sa pensée. Cette œuvre, il y travaille depuis 2015, du fond à la forme et de la forme au fond, le travail du métal succédant à la recherche, et le codage à la gravure. Cette temporalité longue travaille à en faire un objet-projet, une œuvre totale qui ne se suffit pas à elle-même, contaminant nécessairement son environnement proche. Car Av.roes – Zelliger, est un simulateur de vol spatial proposant à un spectateur-gamer de prendre part à la construction d’un futur lointain où, une fois encore, la pensée d’Ibn Rushd se heurte à un nouvel obscurantisme.

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Mounir Ayache, Av.roes – Zelliger (détail), 2017-en cours, photo : Irvin Heller.

En employant les codes esthétiques et narratifs de la science-fiction, Mounir Ayache propose de déconstruire les représentations du monde et de la culture arabe[1] dans les discours et les productions audiovisuelles occidentales. Or, comme l’explique Joan Grandjean, depuis le début des années 2000, de nombreux artistes issus des espaces géoculturels arabes et de leur diaspora, reprennent les codes de la SF. Au travers de médiums variés ils élaborent « des discours critiques liés à l’histoire des pays arabes et à leur place dans le monde, à l’arabité, aux représentations politiques et aux conflits. »[2], s’inscrivant ainsi dans le courant de l’arabfuturism. Loin d’être un mouvement structuré ou de pouvoir être rapproché du futurisme du xxsiècle, le futurisme arabe s’envisage au pluriel et davantage comme un « rassemblement idéologique »[3], un sentiment exprimé communément, s’inscrivant dans le sillon de l’afrofuturism des années 1990 qui employa la SF et la cyberculture pour œuvrer à la « réappropriation imaginaire de l’expérience et de l’identité noire »[4]. Ainsi, de la même façon, les artistes futuristes arabes proposent d’aborder autrement les réalités politiques et sociales de leurs pays, l’anticipation permettant de proposer une réalité nouvelle, loin des seules représentations (néo)orientalistes qui ont souvent la primeur des images diffusées en Occident. Larissa Sansour, par exemple, dans sa série Sci-Fi Trilogy, emploie la grammaire de la SF pour aborder la question de la Palestine et de ses territoires autrement qu’au prisme du documentaire et du champ lexical de la destruction[5], tout en dotant symboliquement son peuple d’une terre – fut-elle la Lune. La fiction, tout autant que l’anticipation, permet donc de créer des espaces et des récits alternatifs au système actuel, tout en se faisant l’écho de problèmes absolument terrestres.

Mounir Ayache, dans sa volonté de proposer un modèle d’anticipation SF renouvelé, pourrait être rattaché à cette tendance collective, prenant le contre-pied de la radicalisation manichéenne de nombre de productions américaines, Star Trek (2009) de J.J. Abrams en tête (où  l’ennemi devient le Mal sans rémission possible, l’Autre se simplifie et perd de ses nuances, et où les parallèles avec les enjeux géopolitiques à l’œuvre se font plus grossiers). À la différence, cependant, qu’en sus de l’emploi des codes et des thématiques de l’univers SF, l’artiste en reprend les techniques, opérant ainsi un passage de la seule représentation à la véritable expérimentation. Issu d’une génération différente, biberonné à Internet et aux jeux vidéos, il se veut « moins littéral » et s’affranchit de la distinction entre art contemporain et entertainment, permettant ainsi la communication en douceur de ses réflexions à un large public.

La création artistique contemporaine peut-elle, sans se dévoyer, employer les codes de l’entertainment (jeux vidéos, blockbusters, etc…) pour proposer une réflexion politique et sociale de qualité ? Les explosions pourraient-elles être le softpower de l’art contemporain ? La dimension ludique de l’œuvre la singularise, certes, sans pour autant la départir de sa profondeur théorique, l’inscrivant au contraire dans une réflexion plus large et plus ancienne de l’artiste sur l’accès et la compréhension de l’art par certains publics « empêchés ». Le spectateur est par ailleurs responsabilisé : se trouvant dans un futur dans lequel philosophie et obscurantisme s’affrontent à nouveau, il conduit une quête dont la trajectoire est déterminée par les choix moraux qu’il fait. Dans la lignée du héro de Frank Herbert, nous nous trouvons face à cette question : détruire facilement, ou construire – plus péniblement ? La virtualité décomplexe mais se fait l’écho de problématiques éminemment actuelles.

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Mounir Ayache, Av.roes – Zelliger (détail du jeu vidéo), 2017-en cours, photo courtesy de l’artiste.

Converser avec Mounir Ayache est source d’un apprentissage constant, une histoire permanente, chaque réflexion étant sujette à une anecdote : de la volonté inaccomplie de Lyautey de créer un califat en Afrique du nord, aux astrophysiciens américains rêvant au jihad après la lecture de Dune à l’adolescence, en passant par la fonction hygiénique du zellige et le pavage du plan, son travail se nourrit de références multiples issues de l’histoire politique comme des sciences et de la culture populaire. Point de départ d’une série d’œuvres, Av.roes – Zelliger est à la fois terrain d’expérimentations techniques et intellectuelles, et le premier jalon d’un ensemble narratif à venir. Le décor qu’elle pose introduit déjà un second projet : le voyage spatio-temporel dans lequel l’artiste nous embarque est celui d’une femme, sa grand-mère paternelle, dont la trajectoire singulière est transposée dans un futur parallèle et dont la résistance individuelle aux normes alors en vigueur en fait une héroïne en armure d’hier et de demain.

Le travail d’Ayache est profondément lié aux différents niveaux de mémoires et de récits qui viennent chez lui s’enchâsser, tout à la fois références et sources d’inspiration. La petite histoire – celle de parents issus de régions du Maroc diamétralement opposées – s’imbrique avec la grande dans la trame même des ses œuvres. Ainsi le simulateur est orné de motifs, toujours le même, celui de l’étoile à quarante-huit branches qu’il découvre enfant sur la mosquée de la médina de Fès. Il est à la fois le rappel d’un sentiment de sérénité et d’une épopée scientifique à l’issue de laquelle l’ornement généra la technologie scientifique, le visuel précédent le fonctionnel. Départis de leur sens religieux et dessinés informatiquement pour palier les déformations géométriques induites par la structure, les motifs d’Av.roes – Zelliger s’inscrivent donc dans une histoire locale, scientifique et personnelle.

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Mounir Ayache, Av.roes – Zelliger (détail), 2017-en cours, photo : Irvin Heller.

Rien n’est laissé au hasard dans l’aspect comme dans le contenu de cette œuvre SF ayant vocation à s’intégrer dans une scénographie plus large, extension de l’univers s’étalant sur ses écrans. Proposant un travail à la frontière des genres et des arts, mêlant les codes de l’art contemporain à ceux des jeux vidéos et du cinéma, Mounir Ayache semble s’inscrire dans cette nouvelle génération d’artistes désirant s’affranchir, une fois encore, de la hiérarchie des arts, décloisonnant les disciplines et les médiums, embrassant les nouvelles technologies, liant entertainment et art contemporain, rire et sérieux, pour mieux se pencher sur les enjeux à l’oeuvre ici et ailleurs, d’antan et à venir.

Flora Fettah

Pour en savoir plus :

Mounir Ayache : https://www.instagram.com/mounirayache1/

Sur l’arabfuturism :

Frank Herbert, Dune, Philadelphie, Chilton Books, 1965.

Image à la Une : Mounir Ayache, Av.roes – Zelliger, 2017-en cours, photo : Irvin Heller.


[1] Pour les besoins de cet article, j’emploierai ici le qualificatif de « monde arabe » (comprenant communément la péninsule arabique, le Maghreb et le Machreq) tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’une dénomination peu révélatrice de la disparité des situations politiques, sociales et culturelles qu’elle englobe pourtant et tend à lisser.

[2] JoanGrandjean , « نحنا والقمر جيران  (Nous et la Lune sommes voisins) », ESPACE art actuel n°119, printemps-été 2018.

[3] Sulaïman Majali , Toward a possible manifesto ; proposing arabfuturism/s, dans Joan Grandjean, « Arabfuturism(s) – un phénomène passé à la loupe 2/2 », Onorient, 25 mai 2018.

[4] Mark Dery, cité dans Joan Grandjean, « Arabfuturism(s) – un phénomène passé à la loupe 1/2 », Onorient, 21 mai 2018.

[5] Joan Grandjean, « Arabfuturism(s) – un phénomène passé à la loupe 1/2 », Onorient, 21 mai 2018.

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