Conrad Bakker, Le bois ne ment pas

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Conrad Bakker, Untitled Projects: Marcel Proust, Searching of Lost Time, 2017, sculpture en bois peinte à l’huile © Galerie Analix Forever.

Il fait sourire ce fond d’écran. Dans le ciel, au-dessus d’une chaîne de montagnes, flotte cette phrase que l’on a peut-être déjà lue quelque part : « Le cœur ne ment pas ». Elle pourrait être tirée d’un livre de développement personnel ; mais c’est Marcel Proust qui l’a écrite, quelque part dans La recherche du temps perdu. La citation est tronquée, seul le nom de son auteur est indiqué au-dessus des crêtes enneigées. L’image, trouvée sur internet, fait partie d’un ensemble de memes que Conrad Bakker s’est amusé à collecter depuis quelques années. Sur Google ou sur Twitter, dans un format d’écran d’ordinateur ou de smartphone, les images sont nombreuses à diffuser des citations de l’écrivain. Surlignées, soulignées, entourées, sélectionnées avec soin par qui veut la partager, lecteur intime ou plus lointain de l’écrivain français, ces citations témoignent d’une certaine relation à Proust à l’ère du 2.0 que Conrad Bakker aime observer et commenter à sa manière. L’artiste, né en 1970 à Ontario (Canada), les a intégrées à la dernière série de ses Projets sans titres, ensemble de petits objets qu’il sculpte à échelle 1:1 dans le bois et peint à l’huile depuis les années 1990.

    Réduire l’irréductible

S’il est un écrivain impossible à réduire à quelques phrases, c’est bien Marcel Proust. Conrad Bakker observe d’un œil bienveillant les tentatives auxquelles se livrent pourtant ces anonymes rencontrés au hasard d’internet. Sur des smartphones, des écrans d’ordinateur et des livres qu’il sculpte à la main, il peint les phrases et les images qu’il a collectées. Tronquées, tirées de leur contexte ou soulignées par le lecteur qui a voulu partager la phrase qui l’a fait frémir, les citations trouvent un autre sens que celui donné d’abord par l’auteur. Devenues kitsch à souhait dans les fonds d’écran et les couvertures vintages que l’artiste a copié sur ses petits objets de bois, elles questionnent le poids des mots qui les constituent. Quel sens ont-ils encore lorsqu’ils sont séparés de ceux dont les a entourés Proust ? Un sens différent certes, qui reste néanmoins signifiant pour qui a choisi d’en réduire le nombre.

Dans le montage d’une image autour d’une phrase de l’écrivain ou dans la photographie partagée sur Twitter de la page qui a fait vibrer le cœur d’un internaute, Conrad Bakker voit une attention particulière portée au livre et aux mots qui les constituent. C’est cette relation intime qu’on a voulu partager qui intéresse l’artiste. Nul cynisme donc dans sa démarche ; le sourire que peuvent déclencher certaines images apparemment légères et superficielles est l’élément déclencheur d’une distanciation nécessaire à la remise en question de ce qui est offert à la vue du spectateur.

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Conrad Bakker, Untitled Projects: Marcel Proust, Searching of Lost Time, 2017, sculptures en bois peintes à l’huile © Galerie Analix Forever.

Dans un imposant bloc de bois l’artiste a sculpté l’intégralité des ouvrages de La Recherche. Mais les couvertures sont des trompe-l’oeil. Impossible de feuilleter ces prétendus livres scellés les uns aux autres pour en faire, au sens propre, un véritable pavé. L’ensemble prend des allures de reliquaire, de monument à taille réduite érigé à la gloire de ce classique de la littérature. Sur les dos des livres sont reproduits les titres. L’objet pourrait aisément se substituer aux véritables ouvrages que contiendrait une bibliothèque. Il viendrait y signifier l’érudition, l’importance de Proust, son poids dans la littérature et dans un patrimoine culturel universel. Trompe-l’oeil, le pavé physiquement impossible à lire viendrait signifier dans le rayonnage le capital culturel de son possesseur. Ce faisant, il mime le caractère de fétiche que peut revêtir le livre en tant qu’objet autant qu’il active des mémoires, des souvenirs, un héritage littéraire universel et des histoires de lecteurs personnelles.

C’est cette mémoire plurielle et protéiforme contenue dans l’objet que Conrad Bakker aime mettre en évidence. L’objet est révélé dans sa dimension affective, un peu comme Man Ray inventoriait les « objets de [son] affection ». L’objet est un être vivant, à descendre du piédestal sur lequel l’ont placé ici la postérité d’un auteur devenu incontournable, là une société marchande qui en produit à profusion.

    Construire pour résister

Conrad Bakker centre sa démarche autour de l’objet quotidien, il mélange les cultures populaire et élitiste, le high et le low, afin de saisir les mécanismes d’une société marchande qui anesthésie le rapport à l’objet. Les objets qu’il sculpte et peint depuis une trentaine d’années sont des répliques imparfaites de ceux qui peuplent notre quotidien. La taille du bois, volontairement grossière, les touches de peinture laissées apparentes, modifient leur nature de la même manière que les citations tronquées de Proust en modifiaient les mots. Dans cet écart que l’artiste rejoue et creuse avec le réel se niche un acte de résistance au flux ininterrompu des objets industriels, aussitôt consommés, jetés et remplacés.

« Il y a un acte de résistance dans le fait de construire quelque chose » affirme ainsi l’artiste. Creuser dans le bois la forme des objets qui peuplent notre quotidien, c’est, pour lui, les arracher à leur cycle naturel de production-consommation-disparition. L’acte est nécessairement politique puisqu’il interroge le système capitaliste dans lequel sont pris les objets usuels et quotidiens. L’artiste revendique son geste comme une critique du capitalisme. Il représente et rejoue l’acte de consommation, la manière dont les choses sont produites et s’échangent, sans que le processus ne soit plus interrogé par qui s’entoure compulsivement d’objets. Ainsi du couple décrit par Georges Perec (auteur auquel Conrad Bakker a d’ailleurs dédié une autre série d’objets …) dans Les Choses. Ce couple dont la possession matérielle est la principale préoccupation, ce couple entouré d’objets « si domestiqués, qu’ils auraient fini par les croire de tout temps à leur unique usage ».

La résistance de l’artiste réside dans le fait que l’objet créé par lui est une réplique qui ne se substitue pas à la chose qui lui a servi de modèle mais au désir de posséder cette chose. Son geste artistique répète le réel, il reproduit l’objet en lui ôtant sa fonction usuelle et de fait perturbe le quotidien tranquille de ces objets sur lesquels on ne s’arrête plus.

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Vue du stand d’Analix Forever et du solo-show consacré à Conrad Bakker lors de la troisième édition de Galeristes à Paris en 2018.

Par la sculpture du bois et la peinture à l’huile qu’il applique méticuleusement sur ses petits objets, Conrad Bakker propose au contraire une attention accrue portée aux objets quotidiens, véhicules de mémoires, de souvenirs, de la même manière que les livres pouvaient le faire pour Proust. Les smartphones qu’ils déposent sur la tombe bleu twitter qu’il a créée pour l’écrivain gardent la trace de nos achats, de nos déplacements, de nos vies. Ils conservent des souvenirs réactivables à chaque instant. Parce qu’ils sont porteurs d’histoires individuelles et collectives, de souvenirs, de mémoires plurielles, les objets méritent que l’on y prête l’oeil et l’oreille.

Conrad Bakker envisage les objets d’art comme une manière de déclencher la mémoire et de commenter la manière dont les choses se passent et sont consommées. C’est le mouvement du temps que ces objets peuvent capturer et, à leur tour, transmettre.

 

Horya Makhlouf

 

INFORMATIONS PRATIQUES :

Conrad Bakker est représenté par la galerie Analix Forever, qui lui a consacré un solo show lors de la dernière édition de Galeristes, du 30 novembre au 2 décembre 2018 à Paris.

Le site de l’artiste : http://conradbakker.tumblr.com/

Le site de la galerie Analix Forever : https://analixforever.com/

Conrad Bakker, Untitled Projects: Marcel Proust, Searching of Lost Time, 2017, sculpture en bois peinte à l’huile, © Galerie Analix Forever.

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