En finir avec les pastèques sur des piédestaux ?

Dans une enquête philosophique parue en octobre dernier, Esthétique de la rencontre, Estelle Zhong Mengual et Baptiste Morizot tentent d’expliquer pourquoi les œuvres d’art contemporain nous laissent souvent indifférent.e.s. Non pas pour condamner l’art de notre temps, mais pour tenter de comprendre les conditions d’une rencontre réussie avec celui-ci. Et nous enjoignent ainsi à repenser les finalités de l’activité critique et curatoriale.

Un jour que nous étions encore au lycée, et que mon intérêt pour l’art contemporain se trouvait aussi embryonnaire que mes connaissances étaient faiblardes, j’écoutais distraitement les propos d’un philosophe notoirement mondain. Comme à son habitude, il était aussi péremptoire que définitif : « L’art contemporain n’est que l’adoration d’une pastèque sur un piédestal ». Par delà l’expression facétieuse, je trouvais dans la formule une entière condensation d’un point de vue partagé par une communauté hétéroclite, certainement majoritaire, pour qui l’art contemporain n’est qu’une énigme, au mieux, au pire une insulte. Communauté que je voyais s’étendre d’une doxa matérialisée par les flots infinis des commentaires Facebook billieux à certains commentateurs réactionnaires – de Jean Clair à Alain Finkielkraut – jusqu’aux réactions contrites de la plupart de mes amis d’alors lorsque j’essayais de les traîner en vernissages. Vernissages qui d’ailleurs confirmaient souvent leur position dubitative davantage que ma bonne volonté. J’avais pourtant l’intuition qu’il fallait dépasser ces circonspections. J’en ai été, depuis, récompensé à quelques reprises, expériences se comptant peut-être sur les doigts d’une main, où la rencontre avec une œuvre d’art contemporain a eu sur moi un effet sensible, voire métaphysique, à même de profondément bouleverser la manière dont j’envisage tel sujet, ou la vie, même, dans son entièreté. Tant de personnes peuvent-elles alors se tromper complètement ?

Le brio d’Estelle Zhong Mengual et Baptiste Morizot est justement de ne partir de ce postulat – l’immense majorité des œuvres contemporaines nous laissent résolument indifférents, voire nous irritent – que pour tenter, en premier lieu, de le comprendre, et ensuite de le dépasser. La première partie de l’ouvrage est ainsi une lente décomposition des mécanismes qui nous ont conduit à ce paradigme où les œuvres paraissent souvent incompréhensibles, voire absurdes, sans le secours bancal d’un texte d’exposition, qui, telle une souffreteuse béquille, tentera de la justifier à grands renforts de néologismes et de références – à Deleuze, généralement. La seconde est une exploration des effets de ces différentes rencontres avec des œuvres, ratées, manquées, et, surtout, réussies. S’appuyant sur la pensée de Gilbert Simondon, que Morizot a étudié pour sa thèse, les auteurs optent pour une approche phénoménologique afin de démontrer l’importance de telles rencontres : dans la mesure où nous ne sommes pas des individus fixes aux mémoires sédimentées, mais en constant processus de subjectivation, ou « individuation » dans la terminologie Simondonienne, une rencontre réussie avec une œuvre aura la capacité de nous changer, un peu ou radicalement, d’étendre notre rapport au monde, et de le partager, avec l’artiste, et d’autres. À la manière d’une rencontre amoureuse, celle, réussie, avec une œuvre sera riche de ne pas répondre à des critères pré-établis par celui qui la découvre, mais au contraire d’augurer les contours d’une vie nouvelle.

La première singularité de l’ouvrage, au regard de son sujet, est de ne pas s’engouffrer dans l’habituelle approche sociologique – du pesant héritage bourdieusien à Nathalie Heinich – qui fait reposer dans la distinction initié-profane ce gouffre qui peut exister entre le spectateur, du fait donc de son capital socio-culturel et de sa connaissance du milieu, et l’œuvre. Approche qui épargne ainsi les œuvres-même, faisant reposer cet échec sur le seul spectateur, ou bien sur le milieu de l’art dans son ensemble, comme le dénonçait Yves Michaud dans son très vif essai, L’art à l’état gazeux, dont l’écueil aura peut-être été de privilégier l’ironie drolatique – pourtant rare et précieuse dans cet exercice – à la recherche de sorties de crises potentielles. Dans l’ensemble de ces écrits, notent Zhong Mengual et Morizot, « la charge de la preuve incombe au spectateur », il est « l’élément déficitaire dans la relation à l’œuvre  ». Au contraire, leur parti-pris phénoménologique considère avec égale responsabilité l’œuvre, et nous permet de déceler de précieuses pistes esthétiques dans un habituel océan de relativisme.

Le second intérêt de cette approche phénoménologique centrée sur la rencontre est ainsi de battre en brèche la tendance actuelle de l’art à l’auto-référentialité, perpétuelle autocritique qui se fait aux dépens du spectateur, légitimement désintéressé. Que l’art soit « indigeste », comme l’exprime les auteurs, pour s’affirmer contre la comestibilité de la culture commerciale dominante, est une chose. Qu’il se soit enfermé dans une exploration tautologique sans fin de ses propres pratiques permet d’expliquer avec force les raisons d’un désintérêt assez général pour les arts plastiques contemporains de la part du grand public. Et constitue une grille méthodologique assez riche pour expliquer certains courants actuels qui frisent la caricature, de la fascination pour l’objet et le geste de l’artiste, résultant souvent en déprimants amas de pâtes à modeler colorées, à l’obsession de ne raconter le monde d’aujourd’hui que par la saturation, le kitsch et le glitch, dans une répétition à l’infini de l’esthétique pop et la surenchère verbale pour s’abstraire définitivement du désormais trop désuet post-internet. En témoignait, récemment encore, cet article vantant l’arrivée « en fanfare » du post digital pop art (sic).

Le seul regret viendra certainement de l’unique cas pratique, en queue d’ouvrage, prenant pour exemple l’art participatif comme tentative de décomposition de ce que peut être une rencontre réussie, ou individuante, comme l’expriment Morizot et Zhong Mengual. La spécificité du participatif, dont la dimension interpersonnelle et donc liée à la rencontre est évidente, fait de ce cas pratique une forme de lapalissade : l’œuvre  qui favorise la rencontre permet des rencontres réussies. Il aurait été plus fort, peut-être, de prendre un médium plus aride, la peinture abstraite ou l’installation, pour y frotter un peu leur arsenal conceptuel. Mais qu’importe, à l’aune de ce qui suit. L’épilogue du livre est une synthèse de l’ambition des auteurs, ambition qui dépasse le cadre de la philosophie esthétique. Partant du souvenir d’une installation artistique vue dans le jardin d’un laboratoire sud-coréen, dont la signification a modifié en profondeur la façon dont les chercheurs y travaillant appréhendaient leurs pratiques, et le vivant, Zhong Mengual et Morizot veulent montrer l’importance que peut revêtir l’art, sa capacité transformative à l’échelle individuelle et collective dans un contexte d’urgence écologique.

Parce qu’il n’emploie pas ni langage de l’art contemporain ni ses codes – Baptiste Morizot a jusqu’ici davantage traités des loups, et par là d’écologie, que glosé sur les galeries – Esthétique de la rencontre surprend et interpelle le lecteur, amateur ou initié, tout au long de cette dense enquête.

Surtout, il peut revêtir une importance inestimable à l’aune d’un arsenal critique aujourd’hui chancelant, puisqu’il ose une forme de normativité : il s’agit donc d’isoler, dans l’œuvre, le contexte d’exposition, les conditions favorables à une rencontre individuante, qui aura un impact sur le spectateur. En jeu, pour l’écriture critique, la nécessité de remettre en question le fondement de notre pratique, et se remettre surtout au service du lecteur, être facilitateur de sa rencontre prochaine avec l’œuvre. À l’heure où chacun jacasse sur la déshérence critique, tout en se gardant de balayer devant chez soi, où la plupart des médias spécialisés s’enferment dans une glose compréhensible par quelques initiés seuls pour éviter d’avoir à proférer une seule parole critique, au sens polémique du terme, voire un simple parti-pris esthétique, où Beaux Arts Magazine lorgne de nouveaux marchés en se faisant souvent Topito des arts visuels, on cherche à grand-peine des écritures critiques qui sauront intéresser tout aussi bien les initiés que montrer au grand public la pertinence contemporaine de l’art contemporain. Dans le monde anglo-saxon, un pan décomplexé de la critique fait des codes langagiers d’Instagram et de l’intersectionnalité un terreau d’exploration, restreint encore mais fertile, et au service surtout d’une génération nouvelle de spectateurs, à laquelle personne ne parvient réellement encore à s’adresser. @TheWhitePube, duo de critiques britanniques, 24 ans chacune au compteur, ont l’emoji facile et la plume vivace, ne s’interdisent aucun sujets ou formats. De telles tentatives manquent encore à Paris. À l’Esthétique de la rencontre du spectateur à l’œuvre, devrait s’associer une éthique de la rencontre : faire, toujours, cet effort supplémentaire pour s’assurer que notre approche critique, ou curatoriale, rendra justice à l’œuvre et à l’artiste autant qu’au spectateur ou lecteur qui la recevra.

Samuel Belfond

 

Image à la une : Exhibition view of “Days are Dogs”, Carte Blanche to Camille Henrot, Palais de Tokyo (18 janvier 2017 – 07 janvier.2018), Courtesy of the artist and Kamel Mennour.

Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual, Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain, Paris, Seuil, L’ordre philosophique, 18 octobre 2018.

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2 réflexions sur “En finir avec les pastèques sur des piédestaux ?

  1. « Je dénonce le systématisme dans le quel s’engage l’artiste à défendre une cause qui devient son prétexte ou alibi artistique. L’exploitation de ce genre artistique s’apparente à de la propagande dés lors qu’il y a un usage de l’efficacité d’une pensée que j’associe au suprématisme. La table rase sévit encore et encore. Le nihilisme permet de se prévaloir à l’encontre de nos héritages multiples et devient un système récurrent.

    Tout système tue la création.

    Le désir d’être reconnu oblige l’artiste à s’aligner. L’artiste trouve sa raison d’artiste à travers des phénomènes sociologiques, anthropologiques, ethnologiques, éthiques, philosophiques, poétiques et plastiques et tout cela avec de l’audace qui ne trouvera pas de limite. Tout semble fait du même moule. Je m’insurge profondément contre l’exploitation des difficultés sociales, économiques ou politiques pour se prétendre artiste anthropologue, philosophe sociétal. Artiste est un métier à part entière. De même que l’ethnologue, le sociologue, le philosophe ou l’urbaniste.

    Depuis le Bauhaus, une confusion de la fonction de l’art a été récupérée à outrance et procède à sa dévalorisation par l’ inflation de son usage. Je constate qu’en France, de nombreuses réalisations artistiques ont desservi l’image qu’a le grand public du métier d’un artiste. Je m’insurge contre l’idée que l’on considère que tout acte peut être décrété artistique dés lors que les dirigeants le valident avec les projecteurs institutionnels. Il y a une supercherie parfois sidérante. Je ne conteste pas les nécessités humanistes de vouloir trouver un peu de sens aux choses mais ma question persiste sur la réalité de la valeur artistique de nombreuses interventions cautionnées par nos institutions, élus et ou décisionnaires.

    Cessons d’oublier ceux qui ont juste besoin d’artistes, des artistes qui ne sont pas missionnés pour acheter une bonne conscience face à tous les maux du monde.

    Je vais à contre courant des tendances de cet art du présent qui est aiguillé par les autorités et s’adresse à un public d’élus.

    Je dis stop à l’art qui colmate. Une oeuvre d’art peut-être une oeuvre d’art et non un système de bien pensance justifiant sa raison artistique en stigmatisai tout et son contraire. Je m’insurge sur la facilité des discours moralisateurs de celui qui sous prétexte d’oeuvrer pour la bonne cause, ignore et méprise ce qui va dans un sens différent.

    Celui où l’on se donne bonne conscience en utilisant les travers d’une époque et où surtout le fait de prétendre agir en faveur d’une cause, on se positionne comme un moralisateur qui détiendrait la solution. Au risque d’être hors des courants, hors des codes et des formatages, je laisse cela à ceux qui sauront s’aligner sur la tendance de l’époque à avoir une opinion sur tout.

    Mon oeuvre fait preuve d’autonomie temporelle et d’indépendance factuelle. Chacune de mes réalisations sont une pièce unique où l’imagination est ingérable, débordante, foisonnante et chaotique.

    Cela en opposition à une production sérielle qui fait autorité aujourd’hui dans le monde de l’art devenu plus que jamais un marché spéculatif, que l’on divulgue à grande échelle, oubliée aussitôt née. Je revendique mon opposition radicale contre « l’esprit désincarnée de son sensible « , dépouillé de la fragilité des émotions de l’individu.

    Je revendique le droit à la différence. »
    S.D – mars 2018

    « Ce sera une peinture »

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