Hippolyte Hentgen à la 3e personne

Hippolyte Hentgen n’est pas un artiste comme les autres. Hippolyte Hentgen n’est pas non plus un Homme, non. Hippolyte Hentgen ce sont deux femmes françaises, Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen, qui ne font qu’un. Mais « un » quoi ? Un concept ? Un troisième genre ? Un fantôme dada à deux têtes ?
Dans l’espace de la galerie Semiose de la rue Chapon à Paris, Hippolyte Hentgen se matérialise en dessins XXL dont les compositions parcellaires et hétéroclites dialoguent aussi bien avec des œuvres en papiers recyclés, assemblés et collés, qu’avec des structures tridimensionnelles tout aussi complexes.

Dès le premier instant où le pied pénètre dans l’exposition, Sunday in Kyoto, l’œil est accaparé par une profusion d’informations disparates aux images rétro-comiques et codifiées, aux expressions contradictoires et entremêlées, aux accents nippons et aux échos matissiens. Curieuse, cette polyphonie semble pourtant s’accorder. Les dessins aux crayons de couleur, aux tons majoritairement bleus, révèlent des patchworks d’éléments figuratifs et de motifs géométriques, dont la distribution est faussement hasardeuse. Chaque composant se distingue nettement de celui qu’il jouxte mais l’ensemble se marie esthétiquement sur un même plan frontal. Cette planéité rappelle le principe du collage et du photomontage : c’est la combinaison d’éléments séparées de toute nature qui fonctionne. Ce n’est pas le rapport direct signifiant/signifié d’une seule image isolée. C’est bien l’association qui, ainsi, peut devenir drôle, étrange, absurde, poétique – toujours inattendue en  somme.
D’ailleurs ici, chaque élément individuel, aussi incongru soit-il, s’équilibre avec l’autre, estompant sa particularité, pour tendre finalement vers un tout, vers une nouvelle neutralité. Neutralité qui se dégage de l’artiste lorsque nous apprenons qu’il n’est ni tout à fait homme, ni tout à fait femme, ni même humain ; neutralité, aussi, qui se dégage de l’hétéroclisme des créations par une sorte de feu d’artifice d’images qui s’éteint de lui-même.

Quand l’art est vidé de l’existentialité de l’artiste

La neutralité. Voici une notion sur laquelle j’aimerais me pencher un instant pour parler de Hippolyte Hentgen et de son travail dans cette exposition. Dans La mort de l’auteur¹ (1968), Roland Barthes explique qu’en donnant la parole à un castrat déguisé en femme, Balzac fait intervenir un composite (le personnage fictif masculin travesti) qui, parce qu’il est impossible de savoir s’il est l’incarnation d’une quelconque intériorité cachée de Balzac, en détruit l’origine directe, c’est-à-dire l’auteur lui-même. Les dires de ce personnage n’appartiennent plus à la voix de l’écrivain – du créateur – mais à l’écriture sans corps qui écrit. Autrement dit, une neutralité, de fait, s’impose puisque l’œuvre produite n’est plus le résultat et la traduction des états intérieurs – ou autres – de son propriétaire qui se répercuteraient dans sa création. Pour reprendre les exemples du grand critique, ce ne serait plus, comme, considérer caricaturalement que « l’œuvre de Baudelaire, c’est l’échec de l’homme Baudelaire, celle de Van Gogh, c’est sa folie, celle de Tchaïkovski, c’est son vice ». Ainsi, l’œuvre de Hippolyte Hentgen ne s’analyse pas en dépeignant le portrait de Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen. Hippolyte Hentgen est neutre. Mais attention, neutre ne signifie pas fade, insipide et terne. Neutre doit s’entendre comme indépendant et libre. Neutre dans son genre. Neutre dans son état. Hippolyte Hentgen n’a pas de passé, pas de futur. Hippolyte Hentgen n’a pas d’idéologie ou de croyance. Résultat : Hippolyte Hentgen permet à l’(in)expression d’être plurielle, sans aucune hiérarchie. En ce sens, Hippolyte Hentgen est à l’image de ses images : une combinaison qui ne fonctionne qu’en étant bien distincte de ses origines.

Une image n’est pas de l’art

Si pour Roland Barthes la substitution création/créateur sert l’écriture, cette neutralité chez Hippolyte Hentgen fait référence à ses propres limites, à savoir le vide existentiel qui en découle – ce même vide qui permet à l’industrie d’être un « système de l’art », un (re)producteur d’images sans auteur.
Les citations de Ben, la Vénus de Botticelli, mais aussi, la pin-up sur l’emballage d’un rouge à lèvres… Ces images sont déclinées, reproduites en masse, diffusées partout, ce qui a pour effet de dénaturer, altérer et couper leur contexte originel d’avec leur époque et leur auteur, et pis encore, d’en arriver à la déperdition de l’aura. Ce dernier concept est développé par l’allemand Walter Benjamin qui explique en 1936 dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique², comment l’intervention subjective et unique de l’artiste, qui se ressent à la vue de son œuvre, disparaît lorsque l’image de cette œuvre est reproduite et détournée indéfiniment dans différents formats ou sur une variété de supports.
Hippolyte Hentgen joue de ces notions de perte d’aura et de perte d’identité pour requalifier, redéfinir et interroger le fonctionnement d’images trouvées dans des magazines ou des manuels pédagogiques, vues dans des publicités ou dans l’espace public, chinées à droite et à gauche. Toutes ces images ont pour vecteur commun d’avoir été reproduites, et donc d’être devenues des clones sans âme, sans racine, sans signature.
Sauf que la pratique « première » de Hippolyte Hentgen n’est pas le collage, mais bien le dessin. Toutes ces images récoltées sont parfois assemblées et présentées comme tel, certes. Cependant, il s’agit davantage pour Hippolyte Hentgen, ici, d’expérimenter et de constituer un répertoire visuel pour ensuite dessiner.
Par le dessin, donc, Hippolyte Hentgen semble vouloir réincorporer l’aura perdue, l’identité bafouée de ces images grâce à son intervention subjective et unique, propre à l’artiste.
Néanmoins, cette aura et cette identité peuvent faire l’objet d’épineuses interrogations puisque Hippolyte Hentgen est, lui-même, difficile à concevoir, difficile à qualifier. En effet, derrière l’industrie, aussi, il y a des femmes et hommes. Mais celle-ci les dépasse et annihile la dimension humaine. Dès lors, Hippolyte Hentgen pourrait se considérer comme l’entre-deux, un trait d’union et de séparation, qui symbolise toutes ces contradictions.

Ni ponts, ni français

sanjo dori, 2018, collage sur papier, 44,5 x 39,5 cm , courtesy semiose, paris, photo de rebecca fanuele
Hippolyte Hentgen, Sanjo Dori, 2018, collage sur papier, 44,5 x 39,5 cm , courtesy Semiose, Paris ; photo : Rebecca Fanuele.

L’exposition Sunday in Kyoto fait suite à la résidence de Hippolyte Hentgen à la Villa Kujoyama de Kyoto au Japon. Le Japon, terre d’harmonie des contraires, semble avoir été un terrain de jeu adéquat pour l’artiste, certainement en ce que ce pays entretient un rapport tout à fait notoire avec l’image. Respect, sacralité et passé, côtoient à parts égales et sans se mélanger, innovation, excentricité et futur.
Pourtant, à la vue des élucubrations graphiques réalisées par Hippolyte Hentgen, ce dernier semble ne pas avoir tenu compte des normes nippones, en unissant personnage de manga et portrait raffinée de geisha. Une nouvelle fois, Hippolyte Hentgen, sans croyance, sans formatage idéologique, brise les schémas homologués et culturels de l’art, pour composer sans hiérarchisation et pour garder l’unité interne de l’œuvre en intégrant le dessin avec ce qui a été reproduit.
Ces mêmes réflexions sont celles qui ont traversées de nombreux mouvements de l’art du xxsiècle – dada, Bauhaus, surréalisme, art brut, pop art – et qui se ressentent chez Hippolyte Hentgen, notamment aussi, par l’aspect rétro de son travail. Il y a un accent à la Max Ernst dans les juxtapositions incongrues (comme Le Cygne est bien paisible… conservé d’ailleurs au Japon), il y a des réminiscences à la Henri Matisse dans l’articulation et la segmentation des motifs dessinés, il y a, encore, des résurgences à la Richard Hamilton avec l’utilisation d’une imagerie populaire…
En prolongeant cette lignée, Hippolyte Hentgen souligne une problématique, que chaque artiste s’est déjà posée : est-il toujours possible de livrer de nouvelles choses après des siècles de création ? Les femmes et les hommes peuvent-ils encore créer ? Ou sommes-nous résigner à puiser dans les mêmes répertoires, à recycler les mêmes images, à réemployer les mêmes gestes ?
Au Japon, justement, s’il n’est pas besoin de rappeler l’importance du respect porté aux anciens, il est néanmoins intéressant de constater l’émergence de phénomènes nouveaux, je pense à la chanteuse virtuelle Hatsune Miku, qui suscitent un engouement étonnant au point de se retrouver au musée. Qu’en est-il alors des notions d’artiste, d’auteur, d’image, de création et d’art ? Comment innover sans discréditer le passé de l’art ?

Anne-Laure Peressin


 

¹ Roland Barthes, « La mort de l’auteur », Le Bruissement de la langue, Paris : Seuil, 1984 ; disponible en ligne (consulté le 22 janvier 2019) :
https://monoskop.org/images/3/38/Barthes_Roland_1968_1984_La_mort_de_l_auteur.pdf

² Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Paris : Allia, 2011 ; disponible en ligne (consulté le 22 janvier 2019) : https://monoskop.org/images/archive/a/a0/20130112193812!Benjamin_Walter_1936_Loeuvre_dart_a_lepoque_de_sa_reproduction_mechanisee.pdf 

Image à la Une : Hippolyte Hentgen, Vue de l’exposition Sunday in Kyoto à la galerie Semiose ; photo : Rebecca Fanuele.

INFORMATIONS PRATIQUES :

Hippolyte Hentgen est représenté par la galerie Semiose à Paris où il présente actuellement son exposition Sunday in Kyoto jusqu’au 9 février 2019.

Si Hippolyte Hentgen pratique essentiellement le dessin, il le décline de manière transgressive dans des animations vidéos, en volume par le collage, l’installation et la sculpture.

Sites de Hippolyte Hentgen :

Site de la galerie Semiose : www.semiose.fr

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