Les ruines fantasmagoriques d’Audrey Matt Aubert

Après avoir parcouru la Chine, la Grèce ou encore la Slovénie, c’est au Pergamon Museum que le regard d’Audrey Matt Aubert s’est arrêté. Dans ce musée d’archéologie de Berlin ont été mis sous verre, à échelle 1, l’Autel de Pergame, la Porte d’Ishtar et la Porte du Marché de Milet. Tous ces bâtiments ont fasciné l’artiste, cette dernière leur consacre donc une exposition à la Galerie Isabelle Gounod jusqu’au 23 février prochain.

Camille Bardin : Pourquoi le Pergamon Museum t’a-t-il autant marqué ?
Audrey Matt Aubert : La visite du Pergamon Museum de Berlin m’a bouleversée. Ce musée est comme une maison de poupée avec des architectures dans l’architecture. Le lieu est aussi très émouvant parce qu’il héberge un bâtiment spolié. L’autel de Pergame est effectivement le symbole d’un accord historique, passé en 1879 entre l’Allemagne et l’Empire Ottoman ; la Turquie réclame d’ailleurs depuis des années qu’on lui restitue cette œuvre. Il fait également écho aux ambitions folles de Google et à l’idée du musée imaginaire. C’est le rêve de nombreux architectes et artistes de créer un lieu totalement neutre dans lequel on aurait regroupé toutes les grandes réalisations de ce monde. Enfin de compte, c’est ce que représente la liste des sept merveilles du monde dont les remparts de Babylone faisaient partie, avant d’être remplacés par le port d’Alexandrie.

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Audrey Matt Aubert, Autel de Pergame, 2018, huile sur toile, 180 x 150 cm. © Adrien Thibault

C. B. : Qu’est ce qui te passionne autant dans l’architecture ?
A. M. A. : C’est une fascination. En peinture, l‘architecture m’a aussi permis de saisir toute une histoire de la perspective sans jamais avoir à trancher. Car quand on lit De Pictura d’Alberti, par exemple, on se rend compte que tout est extrêmement codifié et cela a fait naître en moi l’envie de déjouer tout cela, car on sait pertinemment que la vision ne pourra jamais être retranscrite parfaitement à travers un espace perspectif.

C. B. : Ici, plus que des architectures, ce sont d’anciennes ruines que tu représentes. En tous cas, toutes ont un lien avec des civilisations disparues.
A. M. A. : J’ai voulu comprendre comment on en était arrivé à récupérer ces ruines justement. Je suis impressionnée par le fait que des personnes aient pu, à partir de poussières, reconstituer de tels monuments. En l’occurrence, pour la Porte d’Ishtar c’est l’architecte Robert Koldewey qui a entrepris la reconstitution du bâtiment en fonction des restes qu’il possédait. J’ai trouvé ce procédé intéressant, dans le sens où il devenait un parallèle avec l’acte de création : le peintre, comme le sculpteur, en débutant leur travail n’ont qu’un peu de couleur, qu’un peu de matière et une idée vague de ce qu’ils pourraient en faire.
Puis la question de la ruine est quelque chose d’assez touchant. Michel Makarius en parle d’ailleurs très bien, chaque époque projette sa vision du passé sur les ruines, allégories du temps qui passe.

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Audrey Matt Aubert, Porte du marché de Millet, 2018, Huile sur toile, 180 x 180 cm © Adrien Thibault

C. B. : Ces ruines flottent dans des espaces fantastiques, elles semblent exclues de notre réalité.
Elles n’ont presque plus rien avoir avec les bâtiments que tu as pu croiser au Pergamon Museum et sans doute rien avoir non plus avec les monuments qu’elles étaient.
A. M. A. : Comme je construis des espaces perspectifs, le format est très serré, je fais mes points de fuite très courts, très proches des bâtiments, si bien qu’on a la sensation d’avoir un objet face à nous. Comme si l’on était dans un rêve et qu’on pouvait placer le bâtiment dans le creux de nos mains. C’est aussi dû au fait que je n’ai pas voulu représenter le sol, j’ai simplement dessiné la forme en négatif, puis j’ai fait le fond en positif. Et pour celui-ci j’ai choisi d’utiliser du jaune parce que c’est une couleur qui tranche avec le réel. Même quand j’utilise le bleu, je le tire un maximum vers le violet pour lui donner une autre dimension et ainsi, créer un espace totalement virtuel, en décalage avec ce qui est représenté.
Il y a aussi le fait que dans mon travail il n’y a jamais de présence humaine. Déjà parce que cela me semblerait assez anecdotique et en plus, cela permet de retirer tout référent, d’exclure les architectures de toute temporalité. Notre façon de les vivre est si différente qu’on est forcément dans le fantasme.

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Audrey Matt Aubert, Ciel, 2018, huile sur toile. © Adrien Thibault

C. B. : Puis il y a ces toiles que l’on pourrait croire purement abstraites. Pourtant là encore elles figurent ces Parciels, le reflet des nuages dans les flaques d’eau, un entre-deux décrit par André Breton dans Poisson Soluble…
A. M. A. : Poisson Soluble est depuis longtemps l’un de mes livres de chevet et le passage sur les partiels m’a semblée être le plus juste pour cette exposition parce qu’il décrit un état presque inconscient entre le rêve et le fantasme. C’est très indéfini, comme ces toiles. On peut y voir des nuages, on peut y voir les reflets du ciel dans une flaque d’eau ou encore une simple surface abstraite. Et j’aime bien l’idée qu’il n’y ait pas de référent.
Le ciel c’est aussi une respiration. Dans la peinture de paysage, l’enjeu pour l’auteur est d’y donner l’impression du vent qui souffle. C’est un espace de liberté dans lequel tu peux développer ton geste et créer une dynamique quand le reste de la composition est plus figé.

Image à la Une :
Audrey Matt Aubert, Porte d’Ishtar, 2018.
Huile sur toile, 180 x 150 cm.
© Adrien Thibault

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