Elene Shatberashvili, le regard en je

L’œil est là qui observe et nous interpelle. Muet et pourtant omniprésent, il attire l’attention sans toutefois initier un véritable échange, ici esquissé comme un symbole égyptien, là souligné comme un trait de plus dans un tableau expressionniste. Au travers de ses toiles qui ont valeur d’autoportrait, Elene Shatberashivili exerce son regard dans différents jeux de miroirs et de styles. Si l’œil témoigne du moi, il est ici changeant et témoigne d’interrogations identitaires. « Qui suis-je ? » semble s’interroger un sourcil relevé dans le fond d’un verre. « Qui suis-je pour les autres ? » nous demande finalement ces yeux légèrement dérobés dans le recoin d’un décor. Les différents tableaux diffractent la conscience que la peintre a d’elle même. Ce n’est pas un visage complet qui se donne à voir – des voiles ou des zones de flou nous gardent bien de cette impression – mais, tour à tour, quelques parties prises dans la réflexion d’un miroir de poche, des œillades timides et insistantes comme au travers de jalousies.

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Elene Shatberashivili, Nature morte au miroir (détail), 2018, 50 x 30 cm.

L’œil participe avec la main et le pinceau des attributs du peintre. Elene Shatberashivili se représente au travail, dans son atelier comme à la maison. On devine son geste et un tableau montre même,dans une surprenante mise en abyme, sa main allant du miroir à la toile. On la voit aussi évoluer en toute liberté. Les touches de couleurs tantôt rapides et nerveuses, tantôt précises et appliquées évoquent autant un plaisir concret de la matière qu’une scrupuleuse figuration. L’artiste va et vient entre les traditions et son envie de donner ou non à voir. Les motifs décoratifs font à l’arrière-plan ainsi l’objet d’une attention particulière. Des effets de focale sur les papiers peints permettent ainsi dans Autoportrait avec des icônes de discerner à certains endroits des fleurs et des arabesques grattées dans la peinture quand à d’autres endroits, laissés inachevés, surgit un fond jaune d’or qui rappelle autant celui des icônes que celui de Klimt. La géométrie des compositions est sans cesse bousculée par ces allers-retours entre les manières de faire, l’achevé et l’inachevé et donne l’impression d’une peinture en mouvement, d’une identité transitoire.

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Elene Shatberashivili, Autoportrait avec des icônes, 2018, 130 x 96 cm.

La juxtaposition de différents éléments et textures donne un rythme à la peinture. On pourrait parler de musique ou de poésie tant certains mots à même la toile laissent penser, au-delà du pinceau, à d’autres formes d’expression. Il se dégage d’un tableau à l’autre une impression de récit. Les objets circulent, un bol, une cuillère, un verre, un pinceau comme les indices d’une vie discrète. Un éphéméride, une photo permettent d’ancrer plus précisément ce quotidien dans un temps, l’année 2009, et même un contexte familial et géographique. Dans La chambre de mon frère, l’image du grand-père établit un lien généalogique que l’on retrouve dans une autre toile, Grand père, où, au travers d’un verre, la photo de l’aïeul coïncide avec le visage de la peintre dans un troublant effet de loupe. La technique du collage qui pousse Elene Shatberashivili à incruster des photographies ou des carreaux de faïence dans ses œuvres participe à accréditer une existence. D’un même geste, elle nous dit : « Je peins donc je suis ».

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Elene Shatberashivili, Grand père, 2018, 22 x 16 cm.

Les miroirs démultiplient l’espace d’une façon théâtrale et participent d’une esthétique du fragment. Au-delà des angles et de ce qu’ils cachent, il faut recomposer mentalement la pièce. La main sur le lit nous invite, comme le texte en géorgien, à nous approcher. Ce personnage est très probablement la peintre, même si, voilée, elle se tient un peu à distance. Dans les formats les plus grands où le corps apparaît à l’échelle 1, nous reconnaissons l’espace d’une chambre, la fiction d’une intimité, d’une identité sans vraiment l’identifier. Que reste-t-il d’un personnage une fois qu’on l’a décrit ? Et surtout quelle part de ce personnage connaissons nous vraiment ? Elene Shatberashivili accumule les images, des affiches au mur d’une chambre ou encore des icônes orthodoxes de sa Georgie natale, comme des indices disparates. Elle confronte les points de vues par l’addition et l’effacement et fait d’un jeu pictural, proche du rébus, un je multiple et éclaté.  

Henri Guette

Image à la Une : Elene Shatberashivili, Nature morte au miroir, 2018, 50 x 30 cm.

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