Oda Jaune, de l’intérieur

« Je me vis dans la glace !… Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face moi ! (…) Puis voilà que tout à coup je commençais à m’apercevoir dans une brume, au fond du miroir… C’était comme la fin d’une éclipse. (…) Je l’avais vu ! » Stupéfait, le personnage de Maupassant voit alors surgir dans son miroir le reflet d’un autre, celui du Horla, impossible à refouler. Un double, issu du Moi, qui fonde la théorie freudienne de L’inquiétante étrangeté. C’est ce sentiment de voir l’étranger jaillir de l’intime que les œuvres d’Oda Jaune insufflent. Notre inconscient s’écrase violemment contre ses toiles et s’expose sans pudeur à la vue de tous. Pourtant, passée la stupeur, aucun dégoût, nul effroi, Oda Jaune nous plonge dans un univers onirique, un monde flottant et protecteur, celui d’un corps maternel dans lequel les membres se déploient et se métamorphosent.

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Il est tentant de rapprocher cette place accordée à l’intime au travail des surréalistes. Mais on serait assez éloigné des volontés de l’artiste, qui refuse même la comparaison. Car plutôt que de matérialiser des énergies psychiques, ou de portraiturer l’inconscient, Oda Jaune révèle — loin de l’automatisme — des idées qu’elle associe, couche après couche, jour après jour. La liberté est son fer de lance, ne rien s’interdire et laisser ainsi les antinomies s’associer. Dans les peintures d’Oda Jaune, les chaires sont donc cireuses, les viandes écarlates, les corps subissent l’emprise du temps, se flétrissent et se relâchent malgré la  jeunesse apparente de leur minois. Les bouches sont des fentes vaginales dans lesquelles les doigts se glissent, les membres se liquéfient pour mieux fusionner. Cette peinture oxymorique conjugue nos émotions et crée en un même espace pictural, un lieu propice au syncrétisme, où s’entremêle érotisme et dégoût, effroi et tendresse, réalisme et lyrisme.

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Alors bien sur, avec tous ces paquets de muscles amoncelés çà et là, les rapprochements sont aisés… Après les surréalistes, c’est instinctivement à Francis Bacon auquel je pense. Les écrits qui lui sont consacrés m’y invitent « Il serait téméraire de voir là le signe de quelque prédilection pour l’atroce ou l’insolite. Bien plutôt (…) il semblerait que le désir de toucher le fond même du réel pousse Bacon, d’une manière ou d’une autre, jusqu’aux limites du tolérable. » Comme Bacon, Oda Jaune use des dérèglements plastiques du réel et, comme lui, « sa figuration éveille l’idée d’une présence, au lieu de rester cantonnée dans la zone équivoque du faux-semblant ». Car Oda Jaune ne peint pas de simples corps mal foutus, ce qu’elle figure, c’est la fusion du corps et de l’esprit, le jaillissement de l’intériorité à la surface.

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Camille Bardin

Visuels :

  1. Chaire masque, 2015, huile sur toile, 150 x 130 cm. 
  2. Éclipse, 2015, huile sur toile, 130 x 200 cm. 
  3. Être chairs, 2013, huile sur toile, 190 x 280 cm.
  4. For All to See, 2010, huile sur toile, 170 x 160 cm. 

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