Fictions intérieures

Il n’y a sans doute pas d’espace neutre. Quand bien même on distinguerait une salle d’exposition expressément conçue comme telle d’un bâtiment réaffecté, le white cube est un espace culturellement construit. Un espace fictif. Quand on traverse l’exposition de Laëtitia Badaut Haussmann au château de Rochechouart on est marqué par l’usage qui est fait du couloir, des salles aux dimensions domestiques. Avec Le sentiment, la pensée, l’intuition, l’artiste développe au Musée départemental d’art contemporain de Haute-Vienne, un art du récit. Elle poursuit aux côtés de pièces design d’Ettore Sottsass ou de Nathalie Du Pasquier la série Maisons Françaises tirée du magazine éponyme dont elle prélève soigneusement des images pour reconstituer un intérieur. Nous sommes dans l’institution et au dehors. Les emprunts à la collection ne sont pas signalés par un cartel et le visiteur a réellement l’impression d’être dans un appartement luxueux, renforcé par l’usage de la lumière naturelle et la possibilité de s’asseoir ou d’interagir avec l’espace et par exemple en soulevant un rideau.

Tout en conservant les murs blancs du cadre muséal, Laëtitia Badaut Haussmann joue d’éléments domestiques pour créer un lieu intermédiaire. Les vases inventoriés sont ainsi garnis de (fausses) fleurs. Une installation Liquides incolores se répartit sous la formes de verres diversement remplis et comme abandonnées dans une chambre. L’illusion est presque parfaite : est-ce de l’eau, du gin, de la javel ou encore du vinaigre comme le suggère le titre de l’œuvre ? Tout concorde à donner cette impression d’inquiétante étrangeté. Nous évoluons dans un décor où nous sentons autant la présence d’un autre que l’absence de vie. Sous un voile semi-transparent des coupures de presse semblent arrêter le temps tandis qu’un nécessaire à maquillage sous des pochettes à demi opaque évoque une disparition. Des kakemonos fleuris confirment l’hypothèse du deuil mais appellent de même que les autels à la méditation. L’accrochage se veut une exploration de l’esthétique moderniste ; il montre que derrière le fragile recueillement et la luxueuse mélancolie se cachent autant de tensions latentes et de possibilités narratives.

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Laetitia Badaut Haussmann, vue de l’exposition Le sentiment, la pensée, l’intuition, 2019, Château de Rochechouart ; © Laetitia Badaut Haussmann & la galerie Allen. & Premier plan : Ettore Sottsass, Short story, Civetta, 2003, collection du Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne ; © Adagp, Paris, 2019. Photographie : Aurélien Mole.

Chacune des salles est associée à une saison, plus ou moins lascive ou romantique, plus ou moins combative ou résignée. Les vidéos en boucle de part et d’autre du parcours renforcent l’idée de cycle et constituent aussi les seuls discours écrits de l’exposition. L’un, de l’artiste, associe cuisine et politique dans une déclaration universelle sur l’inégalité parmi les hommes quand l’autre, emprunté à Rebecca Solnit, évoque au rythme du ressac les luttes féministes et LGBT. Tout le reste est non dit. Laëtitia Badaut Haussmann joue de l’association entre ses pièces et celle des autres artistes, entre les œuvres et les objets pour évoquer des sentiments. En cela la réflexion qu’elle amorce sur l’esthétique moderne, le statut des objets est plus engagé émotionnellement et politiquement que ne pouvait l’être celle d’un John Armleder et ses “Furniture sculpture” qui s’intéressait avant tout aux objets pour leurs aspects plastiques.

Cette façon de développer des fictions en recourant à l’espace, en jouant sur la dimension intérieure gagne à être mise en perspective. Laëtitia Badaut Haussmann, après avoir investi la Maison Louis Carré dont elle avait joué avec l’histoire, revendique une intertextualité, des références aussi bien littéraires que filmiques. On pense par endroit, avec les dispositifs en miroir, à La Jalousie de Robbe-Grillet ; à d’autres, et notamment par sa vidéo conclusive, au cinéma de Duras et puis à ce film The Man Who Fells to Earth qu’elle cite en parlant de l’exposition. D’autres artistes trouvent dans l’exposition une manière beaucoup plus directe de faire littérature et l’on pourrait citer Adrien van Melle qui a développé un travail similaire en recréant des parties d’intérieur domestiques, une chambre à coucher à la galerie du Crous en janvier 2019 ou un salon avec fauteuil au salon de Montrouge de la même année. Au travers de ces décors, il change aussi la manière dont les visiteurs peuvent vivre une installation ; on est dans l’enquête, dans la sensation mais aussi dans la lecture.

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Adrien van Melle, vue de l’exposition Adam, Gabriel et Jules à la galerie du Crous en janvier 2019.

Avec la reproduction grandeur nature en galerie de l’un des modèles d’exposition Ikea, Adrien van Melle n’est pas loin des Maisons Françaises de Laëtitia Badaut Haussmann. Il joue d’une même illusion de décor stéréotypée pour y déployer un récit. Celui d’Adam, Gabriel et Jules, trois personnages qui donnent leurs noms à sa première exposition personnelle et que l’on peut ensuite croiser, à la manière d’une feuilleton au fur et à mesure de ses accrochages. La matière première de l’artiste est le texte qui circule là aussi en vidéo mais n’a pas tout à fait le même statut. En captures d’écran, à la manière d’écran de téléphone ou encore bien évidemment sous forme d’édition, les mots d’Adrien van Melle déroule un script du point de vue d’un narrateur omniscient. Il fait parti de ces artistes-auteurs, que rassemblent par ailleurs les éditions Extensibles qu’il a cofondées avec Sébastien Souchon, qui déroulent leurs propres fictions au travers d’installations ou de propositions plastiques.

Adrien van Melle présente dans ses installations des objets usuels sur lesquels on peut tout aussi bien s’asseoir ou s’allonger, un lit ou un fauteuil. Il ne s’agit pas de ready -made, puisqu’il ne leur retire pas leur fonctions d’usages, mais pas non plus d’objet ordinaires puisqu’ils ont pris dans un dispositif non seulement d’exposition mais aussi de fiction. Pour reprendre Stendhal et parachever la transposition du littéraire à l’artistique, ils accréditent le récit à la manière de « petits faits vrais ». Artefacts du récit, les objets pourraient participer d’une fétichisation de la littérature mais valent surtout pour la réflexion qu’ils engagent aussi bien sur le langage que sur le caractère des objets. Dans un clin d’œil à l’histoire de l’art, l’artiste présente ainsi une chaise à la manière de Kosuth en insistant non plus seulement sur le concept de chaise, signifiant et signifié, mais aussi sur sa valeur fictionnelle, son rôle symbolique dans une histoire, son importance sentimentale pour le héros. 

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Adrien van Melle, vue de l’exposition Adam, Gabriel et Jules à la galerie du Crous en janvier 2019.

Le rapprochement entre Laetitia Badaut Haussmann et Adrien van Melle qui peut se faire autour de la notion d’espace intérieur définit un nouvel art de la fiction dans l’exposition. Quand l’une propose une fiction sans personnage, qui repose sur une interrogation voyeuriste et l’image, l’autre développe un récit d’apprentissage où les personnages de différentes positions sociales se croisent en prise avec la société. En résidence au musée Jean-Jacques Henner à partir de septembre, Adrien van Melle se promet de développer encore sa trame dans l’écrin XIXe de l’atelier du peintre assumant la dimension romantique de son geste. Laëtitia Badaut Haussmann, elle, n’a pas fini d’explorer l’esthétique moderniste. L’écriture d’une aventure et l’aventure d’une écriture.

Henri Guette

 

Informations pratiques : 

Images à la Une : Laetitia Badaut Haussmann, vue de l’exposition Le sentiment, la pensée, l’intuition, 2019, Château de Rochechouart ; © Laetitia Badaut Haussmann & la galerie Allen. Photographie : Aurélien Mole.

Laëtitia Badaut Haussmann, Le sentiment, la pensée, l’intuition au Musée d’art contemporain de Haute-Vienne – Château de Rochechouart jusqu’au 16 septembre : www.musee-rochechouart.com 

Adrien van Melle, en résidence au Musée Jean-Jacques Henner à partir de septembre :
www.musee-henner.fr

 

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